Adda Abdelli: "Je garde les cannes sur terre"

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Créateur et acteur de la série « Vestiaires », Adda Abdelli change le regard posé sur le handicap. Le Marseillais retrace son parcours.

Êtes-vous devenu une célébrité à Marseille ?

Adda Abdelli : « Avant, j'étais « Adda le handicapé ». Maintenant, je suis « Adda qui passe à la télé ! » Néanmoins, je travaille toujours à mi-temps au service comptabilité de la Ville de Marseille. Quarante épisodes par an, ça ne suffit pas pour vivre. Et puis ainsi, je garde les cannes sur terre ! »

Quand avez-vous pris conscience du pouvoir de l'humour ?

« Très jeune à l'hôpital, au médecin qui me demandait comment j'allais après une opération qui me clouait dans un fauteuil, j'ai répondu : « Comme sur des roulettes ». Tout le service s'est marré. J'ai vu à quel point cet éclat de rire changeait nos rapports. »

Comment est née l'aventure de « Vestiaires » ?

«  Fabrice Chanut avait une petite expérience en cinéma,  et moi je visait le one-man-show. Tous deux nageurs au club handisport de Marseille, nous n'arrêtions pas de plaisanter au bord des bassins. C'est en écoutant les conversations décalées des autres « handis », que la première écriture de « Vestiaires » est née à quatre mains. Disons, trois mains et demi à cause de Fabrice ! Des producteurs rencontrés à Aubagne ont été séduits. Nous avons tourné un pilote qui a plu à France 2. Selon les soirs, nous attirons de 2,5 millions à 4 millions de spectateurs. Nous venons de signer pour une septième saison. Qui aurait cru que nos plaisanteries d'handisportifs inspireraient deux cents épisodes d'une mini-série diffusée dans plusieurs pays grâce à TV5 Monde ? »

Le succès tient aussi aux messages optimistes

« Si c'est pour dire que vivre en fauteuil c'est difficile, tout le monde s'en doute. Nous voulions d'abord changer le regard des handicapés sur eux-mêmes. Dans notre club, une femme avec une jambe en moins n'arrivait qu'après 18 heures, enveloppée dans un grand peignoir afin de ne pas croiser le regard des valides. C'est triste. Il ne s'agit pas d'accepter son handicap, mais de l'assumer. La série sert à ça. Désormais cette femme nage avec les valides et arrive sans peignoir. C'est ainsi que la société avance. »

Pourquoi avoir choisi une piscine ?

« Parce que l'idée est née au bord des bassins et qu'en compétition, je me défendais, surtout aux 100 mètres dos! Dans l'eau, tout le monde se sent bien. Quand on ne voit que la tête, les différences s'effacent ! Le sport est aussi un moyen de dire, « Regardez, on peut tous y parvenir ». Quand j'étais en 6e, la lecture de « L'homme qui marchait dans sa tête » de Patrick Segal m'a aidé à comprendre que des choses étaient possibles malgré les cannes. Aujourd'hui, le formidable Philippe Croizon redonne aussi de l'espoir. Il joue d'ailleurs dans « Vestiaires ». »

Vous sentez-vous militant ?

« À l'adolescence, je n'avais aucun héros auquel m'identifier. Iron Man souffrait bien de problèmes cardiaques, mais rien à voir avec mes cannes imposées par la polio! Le film « Intouchables » ou notre mini-série changent les regards. Nous voulions juste faire rire or, à l'insu de notre plein gré, nous sommes devenus militants, avec une petite influence. Désormais, la série « Parents mode d'emploi », a intégré un personnage en fauteuil, un jeune. Les choses bougent. »

Vous parlez de tous les handicaps, y compris des invisibles

« Ils sont encore plus douloureux à vivre. Le personnage de Caro a été inspiré par une copine qui souffre de troubles profonds de la mémoire. Nous lui avons joué des tours pendables, comme la fois où en sortant d'une compétition de natation, à peine dans la voiture, nous lui avons fait croire que nous arrivions à la piscine. Elle a douté, avant d'éclater de rire. Ca l'a libérée ! Si la série plaît, c'est parce que nous cherchons le bon angle pour faire réfléchir. Lorsqu'il est drôle, un message a dix fois plus de force. »

Comment les handicapés accueillent cette série ?

« Dans la rue, beaucoup de gens me remercient pour la série. C'est souvent émouvant car nous sommes nombreux à craindre le regard des autres. Avec ses trente-huit acteurs handicapés sur quarante, « Vestiaires » démystifie le diktat du corps parfait. Je reçois énormément de messages. Surtout de parents d'enfants handicapés car la série donne de l'espoir et met tout le monde à l'aise grâce au rire. Petit, on me reprochait souvent: « Tu n'es pas sérieux ». Aujourd'hui je réponds: « Pas besoin d'être sérieux, la vie s'en charge ! ». Je suis un fataliste qui se contrôle. »

"Comme sur des roulettes" par Adda Abdelli. Michel Lafon. Photo Philippe Dobrowolska.