Agnès Martin-Lugand, un phénomène né sur la Toile

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Ses romans triomphent. Pourtant, derrière le succès, Agnès Martin-Lugand reste une femme discrète.

Sans faire de bruit, Agnès Martin-Lugand dame le pion à Marc Lévy ou Guillaume Musso. Le jour de notre rencontre, son nouveau livre pointait en tête des meilleures ventes. L'auteur de romans d'amour aux deux millions d'exemplaires vendus, savoure l'instant mais garde la tête froide. « N° 1, d'abord on n'y croit pas, puis on se dit qu'il faut le fêter parce que cela ne dure pas ». Le champagne a donc été sabré dans la maison de Rouen à laquelle cette provinciale discrète reste attachée. Souriante, Agnès Martin-Lugand raconte qu'avec son premier cachet, elle s'est offert un perfecto, souple carapace noire dont elle enveloppe sa nature timide. « Ce blouson, c'est mon doudou », confie-t-elle.

Entre le succès et l'ex-psychologue clinicienne dans une pouponnière, la rencontre fut instantanée. Insolite aussi. Les éditions Michel Lafon peuvent se flatter d'avoir eu le nez creux lorsqu'elles ont débusqué sur la Toile le premier roman cette inconnue flattée par les internautes. Car les histoires de la Normande ont sur les lecteurs l'effet d'un bol de crème sur les chats. Il n'est qu'à voir les files impressionnantes de lectrices lors des salons pour mesurer « l'effet Martin-Lugand ».

Agnès Martin-Lugand découvre le plaisir d'écrire lors de son mémoire de fin d'études. Elle rêve alors de lâcher les théories freudiennes au profit des histoires qui lui trottent en tête. « Mais le temps me manquait. J'ai attendu mon congé parental pour m'y atteler. C'était le moment ou jamais. Devenir maman m'a donné des ailes. L'écriture des « Gens heureux lisent et boivent du café » s'est mise en place très vite. »

La novice suit le chemin classique, adresse son manuscrit à quatre éditeurs et reçoit en réponse deux encouragements. « J'ai retravaillé mon texte, sans obtenir de propositions plus concrètes pendant deux ans ». Lasse d'attendre, la Rouennaise bifurque vers la voie rapide de l'autoédition sur internet, choisissant la plateforme d'Amazon. « Je voulais aller au bout de ma démarche. On écrit pour être lu et internet permet cet accès immédiat », raconte-t-elle.

En une semaine, la débutante écoule 400 exemplaires. En deux mois, elle accède au Top 10 des ventes sur Amazon. Chez Michel Lafon, où l'on connaît la success story de E.L. James jaillie de l'autoédition numérique, l'engouement autour d'une parfaite inconnue attire l'attention. À peine le contrat signé, Agnès Martin-Lugand fait un malheur en librairie. 300 000 exemplaires en quelques mois, ce n'est plus un succès mais un phénomène. L'idée d'avoir  montré la voie lui plaît bien. « Mon parcours a donné à certains le courage de se lancer ». S'il n'est plus question d'autoédition numérique, ses romans suivants publiés avec une régularité de métronome reçoivent le même accueil. « Le succès qui continue me surprend toujours. Je ne veux surtout pas devenir blasée. Ce serait tellement triste ! »

Traduite en 32 langues, la mère de famille de 38 ans atteint des ventes étourdissantes sans que cela ébranle son mode de vie, bien qu'elle n'exerce plus son métier de clinicienne. Toutefois, sa fine connaissance des ressorts psychologiques influence la construction de ses personnages, « de façon inconsciente, car je ne replonge jamais dans mes ouvrages de psychanalyse ».

Son mari, consultant en marketing, reste son premier (et exigeant) lecteur. « Il se montre d'une patience extrême car pendant les deux mois que je consacre à l'écriture, il en entend parler sans cesse. Parce qu'il connaît mes personnages aussi bien que moi, il me pousse dans mes derniers retranchements. C'est stimulant ! » Ses enfants se sont habitués à la célébrité de leur mère. Amusée, Agnès Martin-Lugand se souvient de son aîné, excité comme une puce devant « Les gens heureux lisent et boivent du café » empilés en rayon, et clamant à tue-tête dans la Fnac de Rouen « Maman, maman, y'a ton livre ! »  A l'origine du premier roman, il sait qu'à chaque histoire désormais, un personnage porte son prénom. « Et je n'ai pas intérêt à oublier ! », prévient la romancière.

Auteur de romans populaires ? « Ce n'est pas un gros mot », tranche-t-elle déjà tournée vers son prochain livre. Convertie sur le tard à la lecture grâce à Alexandre Jardin, Agnès Martin-Lugand peut se flatter à son tour d'attirer un nouveau public vers les librairies.

"J'ai toujours cette musique dans la tête" d'Agnès Martin-Lugand. (Michel Lafon) Photo Yvon LOUE