Amandine Léon, une vie de pacha dans la Marine nationale

Catégorie : Amandine Léon, Rencontre

Sur le pont du « Léopard », Amandine Léon, silhouette fluette, sourit à la mer d’Iroise qui scintille. Le soleil printanier éclaircit le gris des navires de guerre de la rade de Brest et son regard d’ardoise. Dans l’infime tangage qui anime son domaine, l’officier savoure l’instant. En juillet, la capitaine de corvette quittera le commandement de ce bâtiment, autorité qui s’étend aux huit navires école de la base de Brest, mini-flotte baptisée « la Ménagerie » en référence aux noms de félins de chacun. « Le « Léopard » me manquera car on s’attache aux bâtiments comme aux équipages. A chaque bateau quitté, j’avais le sentiment qu’il était le meilleur! », assure-t-elle.

Capitaine de corvette. Le grade fleure encore la marine à voile du XVIIème siècle, quelque chose d’élégant et de fringant à la fois. 

A 37 ans, l’une des six femmes « pacha » de la Marine nationale, est promue à l’Etat-major. A la rentrée, elle sera chef de cabinet de l’amiral qui commande les forces françaises sous-marines. « A terre, je vais découvrir une autre facette de la Marine nationale. » Ce qui n’est pas pour lui déplaire. 

Depuis sa première campagne accomplie à bord de la « Jeanne d’Arc », Amandine Léon a traversé bien des mers et des océans. « Hormis le Pacifique, j’ai navigué partout. A bord d’un navire école c’est différent car avec les élèves, en général nous suivons le trait de côte. Nous allons vers la Baltique, l’Ecosse, Santander…Le golfe de Gascogne peut secouer autant qu’un océan. Le plus éprouvant c’est la durée, car à bord l’activité est très physique. Nous passons cent jours en mer par an pour cent vingts jours d’absence en comptant les escales ». Le rythme du « Léopard » s’accordait à la vie de famille de cette maman de deux filles de 8 et 12 ans. « Depuis mon entrée dans la Marine, ma plus longue mission a duré trois mois. C’était parfois dur à vivre mais cela fait partie des contraintes. Mon parcours prouve que l’on peut à la fois mener de front une vie de famille et une carrière épanouissante riche d’une telle diversité ».

Rien ne destinait pourtant cette native du Dauphiné à endosser l’uniforme. L’enfance dans la Drôme s’arrimait davantage aux contreforts du Vercors qu’aux pontons. Amandine Léon reconnaît une vocation plutôt tardive, quand élève brillante de classes prépa scientifiques, elle bifurque vers l’Ecole navale par crainte de la routine d’une carrière d’ingénieur. Le goût du défi, l’attirance pour la mer nourrie par la lecture des « Secrets de la Mer rouge » d’Henri de Monfreid et le sens des valeurs militaires modèlent un engagement qu’elle n’a jamais regretté. Au contraire. « J’ai découvert une cohésion, une solidarité à laquelle je ne m’attendais pas. Enfin, homme ou femme, il n’existe aucune barrière à l’évolution de carrière. Nous sommes évalués sur nos compétences et une femme autant qu’un homme peut devenir amiral. »

Aujourd’hui féminisée à 13 %, la Marine nationale s’apprête à ouvrir les sous-marins à la mixité. « Les premières femmes terminent leur formation et embarqueront prochainement », précise la capitaine de corvette qui préfère rester en surface, « surtout en raison de la durée des missions ».

De frégate en aviso, Amandine a navigué sur tout type de bâtiments, sauf le porte-avions. « Avec plusieurs milliers de personnes à leur bord, ce sont des villes miniatures. Je préfère garder une maîtrise globale sur un bâtiment plus petit ».

Quant au risque, elle l’a côtoyé. Assurer des quarts dans des eaux aussi instables que le détroit d’Ormuz ou le canal de Suez ramènent à la condition militaire. « Sur la passerelle, quand on sait que l’on se tient à la portée d’un snipper et que l’on doit rester prêt à tirer pour protéger les autres bâtiments, l’adrénaline est forte », confie-t-elle, poursuivant, « à bord, personne ne peut jouer un rôle. Naturellement, je n’inspire pas la crainte. Je compense par la diplomatie et ça passe bien. La finalité du commandement reste d’obtenir l’adhésion de l’équipage au combat. »

Garder la maîtrise en toute circonstance avec cette élégance propre à la Marine, ajoute au choix de son engagement.

La Marine nationale, toujours dénommée avec une pointe d’orgueil « La Royale » en écho à l’Ancien régime, entretient ce cachet particulier à l’instar des couverts d’argent frappés de l’ancre et des verres de cristal utilisés à la table du commandant lorsqu’elle reçoit. L’ultra sophistication des moyens modernes unie aux traditions venues de la marine à voile, voilà qui sans aucun doute a fini de séduire la jeune drômoise.

Au moment de quitter le « Léopard » je songe à cette image surgie d’un livre de Jean Rolin, rendant hommage à l’autorité des capitaines de vaisseau campés sur le pont qui, à l’instant précis où le soleil se couche, lancent à leurs officiers : «Messieurs, le soir tombe, ramassez-le !»