Anastasia, la Cosaque de Sciences Po

Catégorie : Anastasia Colosimo, Rencontre

Brillante politologue, Anastasia Colosimo appartient à la nouvelle génération intellectuelle. À Sciences Po où elle enseigne depuis trois ans, Anastasia Colosimo pourrait aisément être confondue avec ses élèves. Pourtant, à leur âge, cette brillante intellectuelle de 26 ans a déjà laissé une empreinte. Dès janvier 2016, un an après l’attentat contre Charlie Hebdo, son essai « Les bûchers de la liberté », attire l’attention.

Le goût de la politique et de ses joutes, l’attrait pour le territoire de la religion, aiguillonnent cette descendante de lignées contraires. Son père, l’historien et essayiste Jean-François Colosimo, fils d’émigrés calabrais, est un pur produit de la méritocratie à la française. Du côté maternel, Anastasia compte une grand-mère cosaque dont la sœur était l’épouse d’Alexandre Soljenitsyne. À la parution de « L’Archipel du Goulag », la vie de toute la famille bascule en écho aux persécutions qui frappent le dissident. « Ma grand-mère s’occupait du samizdat. Quand ils ont quitté l’URSS en 1972 pour les États-Unis, ma mère qui avait 12 ans en est restée marquée à vie. »

Le retour du religieux

Outre la langue russe, Anastasia reçoit en héritage une éducation où la question religieuse est centrale entre deux parents convertis à l’orthodoxie. Auprès d’un père spécialiste des cultes d’Orient et d’Occident, elle acquiert une plasticité intellectuelle qui nourrit la connaissance autant que l’esprit critique. « J’ai une chance extraordinaire d’avoir grandi dans un tel univers où on m’a toujours considérée comme une adulte » souligne-t-elle. Avec le sens de la perspective historique, son père lui apprend aussi l’exigence. « Tu penses mal » assenait-il parfois à sa fille afin de l’inciter à approfondir sa réflexion.

Sa prof de philo au lycée Henri IV ajoute une pierre à l’édifice. La lycéenne apprend à ne pas avoir peur de penser « à la condition de construire une argumentation intellectuellement honnête et de se tenir à l’écart du registre émotionnel. C’est ce que je transmets aujourd’hui à mes étudiants avec ce sentiment exaltant de défendre l’héritage de l’esprit critique français. »

Tempérament bouillonnant, Anastasia puise la vigueur de sa pensée dans ce riche patrimoine. Sur le chemin qui la mène de la philosophie à la théologie politique, elle cible le blasphème, « sujet parfait, à la fois contemporain et intemporel. Bien avant l’attentat contre Charlie Hebdo, il y avait eu la fatwa de Salman Rushdie ou l’emprisonnement des Pussy Riot. »

Tandis que son café refroidit, la doctorante analyse la forte présence de la question religieuse dans la campagne présidentielle. « Ce thème a toujours appartenu au débat ; que l’on se souvienne des batailles de l’école libre ou de l’avortement. Les sensibilités assoupies se sont réveillées avec la loi du mariage pour tous et l’Islamisme. ».

À l’affût des signes, elle note qu’en matière de religion, « les gens sortent de plus en plus du placard ». François Fillon s’adosse à Sens commun, Jean-Luc Mélenchon parle de la piété de sa mère dans les colonnes de « Familles chrétiennes ». Selon la jeune politologue, ce retour du religieux répond à un siècle positiviste décevant. « Les promesses du progrès technologique ont échoué, d’où le besoin de transcendance. La vogue des nouvelles spiritualités est révélatrice. »

Invitée parfois dans les émissions de débats où elle rafraîchit singulièrement les plateaux, sa pensée claire fait mouche, qu’elle évoque l’héritage de la loi de 1905 ou loue le modèle exemplaire de la laïcité à la française.

Rien de tel que la confusion du siècle pour nourrir sa réflexion. Ainsi, quand des étudiants de Sciences Po empêchent le Grand oral de Florian Philippot, vice-président du Front national, elle s’insurge. « Si on veut gagner, il faut respecter l’ennemi et ne pas fuir le combat ». C’est son côté cosaque !

Cette pensée aigüe exulte dans l’ambiance de la présidentielle vécue entre les murs de l’Institut politique. Les débats, les clivages, les rebondissements rythmés par les sondages, créent rue Saint-Guillaume un joyeux désordre. Et confortent la vocation pédagogique d’Anastasia Colosimo. Une bonne nouvelle car à l’écouter, on se dit que ses étudiants ne doivent pas s’ennuyer.

Frédérique Bréhaut. Photo Denis LAMBERT.