Anne Sinclair, libre avant tout

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Elle garde cette allure souveraine de ceux qui font fi de la célébrité parce qu’elle est palpable autour d’eux. À l’été 1997, Anne Sinclair éteignait les projecteurs de l’émission « 7 sur 7 ». Elle laissait la classe politique nostalgique d’un regard saphir et des audiences généreuses d’un rendez-vous cathodique de premier plan. Vingt ans plus tard, le goût de la politique demeure. Il nourrit sa « Chronique d’une France blessée » (Grasset), journal de bord des dix-neuf derniers mois, tissé de portraits, d’éclats d’actualité, éphéméride jamais éloigné de ceux qui nous gouvernent ou prétendent à le faire.

Le jour où elle a refusé la Culture

« Je ne suis pas une femme de pouvoir, ni une femme politique. Les palais nationaux ne m’ont jamais fait rêver contrairement à la réputation qu’on m’a faite lorsque j’étais l’épouse d’un homme que tout avant sa chute icarienne désignait pour être candidat ». L’ex-épouse de Dominique Strauss-Kahn qui a payé le scandale au prix fort, n’en dira pas davantage. La page est tournée.

Au point de refuser en juillet 2015 le ministère de la Culture offert par François Hollande. Fleur Pellerin vient d’être débarquée. Il s’agit de la remplacer. Anne Sinclair songe à l’histoire de la Ve République, s’imagine déjà dans le rôle de la « Françoise-du-pauvre », lointain écho de Françoise Giroud, journaliste politique, éphémère ministre de Valéry Giscard d’Estaing. « On ne réplique pas les modèles », tranche-t-elle, consciente que ce poste aurait aussi entravé son attachement à une liberté absolue. « Je revendique cette indépendance. C’est elle qui me permet d’écrire en toute franchise sur chacun ».

Ainsi, du chef de l’État. L’éditorialiste jamais revenue dans le bureau présidentiel depuis François Mitterrand, y fut conviée en octobre dernier par cet autre François. Outre « qu’il aime trop les journalistes », de François Hollande Anne Sinclair souligne le caractère insaisissable. « C’est un homme très fin, doté de beaucoup d’humour. D’une nature complexe, il entretient un rapport étrange avec le pouvoir. Il maintient une distance, comme s’il se dédoublait et s’observait dans le rôle du président de la République ». Le cœur toujours à gauche, la journaliste épingle ses attentes déçues. « Je suis un peu dépitée qu’il n’ait pas emmené la France vers des desseins plus clairs. Et l’histoire de la déchéance de nationalité me reste en travers de la gorge ».

Parmi les sujets sur lesquels elle ne transige pas, la question de l’identité nationale portée à un point d’incandescence sous le mandat de Nicolas Sarkozy, reste à vif. Anne Sinclair n’a pas oublié la brûlure en 2010, quand lors du renouvellement de sa carte d’identité, l’agent de l’État civil lui a demandé de justifier la nationalité de ses grands-parents d’origine française. « C’était un fonctionnaire trop zélé, mais il témoignait d’un état d’esprit. » L’injonction réveille le parcours de son grand-père, Paul Rosenberg, fameux marchand d’art à Paris, juif exilé à New York en 1940 car déchu de sa nationalité. Les soubresauts de l’Histoire inquiètent toujours la descendante de Paul Rosenberg.

« Au matin de l’élection de Trump, j’ai compris ce que mes parents et mes grands-parents ont ressenti face à l’approche du danger. L’incertitude gagne la France et l’Europe sur le point de se défaire au moment où on a besoin qu’elle soit forte. »

Vigilante, Anne Sinclair observe l’imprévisible chronique de la présidentielle française. « Comme tout le monde, je me suis trompée sur les scénarios des derniers mois. Ce qui arrive vient de loin, comme une lave expulsée après avoir longtemps bouillonné ». L’ex-directrice du Huffington Post se tient désormais à distance de l’effervescence du quotidien. « J’ai lancé l’édition française du Huff en 2012. En cinq ans, le titre fait référence et nous sommes rentables. Je quitte donc la direction, même si je reste leur marraine et leur éditorialiste préférée… ».

Enfin, depuis quelques jours l’actualité culturelle la rattrape. Le musée Maillol à Paris expose la collection de Paul Rosenberg désormais dispersée aux quatre coins du monde. « Je lui dois mon amour de l’art, même si je n’ai pas mis la culture au centre de ma vie », confie-t-elle. La politique est passion exigeante.

Frédérique BREHAUT. Photo Jean-François Paga.