Bertrand Réau: "Les inégalités des vacances"

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Le sociologue Bertrand réau pointe les inégalitésdes vacances et leurs conséquences.

De quelle façon les vacances accentuent-elles les inégalités sociales ?

Bertrand Réau : Dès l'après-guerre et surtout à partir des années soixante, les vacances se sont généralisées. Les derniers à partir ont été les agriculteurs. Or depuis une trentaine d'années la stagnation du taux de départ cache en réalité une progression des inégalités. Quand 40 % de Français ne partent pas en vacances, cela n'a pas la même signification aujourd'hui que lors des années quatre-vingt-dix. Les inégalités se sont creusées selon les classes sociales. Entre un ouvrier et un cadre, les écarts de départs en vacances sont de l'ordre de 1 à 3. Si l'on regarde les voyages à l'étranger, à discrimination s'intensifie avec un différentiel de 1 à 6.

Comment se manifeste cette différence ?

Les cadres supérieurs partent plus souvent, plus loin et selon des formules plus diversifiées. À l'opposé, les populations plus défavorisées ne partent plus ou s'autorisent un seul départ dans l'année, avec une formule unique, souvent auprès de la famille ou chez des amis.

Quelles sont les conséquences sociologiques de cette inégalité face aux vacances ?

Les effets se mesurent surtout auprès des enfants. Plus le milieu social permet des vacances variées, répétées dans l'année, riches de découvertes culturelles, de voyages à l'étranger, plus ces savoirs acquis profitent à la scolarité. Les apprentissages inégalitaires ont des impacts évidents sur les cursus scolaires. Or il est désolant de constater que cette question n'apparaît dans aucun débat politique. Contrairement au temps scolaire, celui des vacances qui représente pourtant un tiers de l'année, n'est plus pris en compte par l'État. Comme si cette question relevait de la seule responsabilité des familles. Comme si pendant un tiers de l'année, la question des apprentissages éducatifs était glissée sous le tapis.

Que reste-t-il de l'éducation populaire née dans les années soixante ?

L'encouragement au tourisme social a complètement disparu. Auparavant, les politiques publiques accompagnaient les Français plus défavorisés. VVF, colonies de vacances, aides au départ, alimentaient sous des formes différentes tout un secteur économique et participaient à l'aménagement du territoire. Puis, à la fin des années soixante-dix, il y a eu un changement de cap. La politique d'aides n'était plus collective mais individuelle. L'invention des chèques vacances a favorisé le désengagement de l'État, scellant la fin du principe de l'éducation populaire. Le choix du : « Débrouillez-vous avec vos chèques vacances », a eu un impact social énorme.

Comment assumer le fait de ne pas partir face à une injonction du départ en vacances de plus en plus forte ?

Cette injonction du départ est très présente dans les médias où l'on assène que des vacances réussies impliquent un déplacement. Par ailleurs, les 40 % de gens qui ne partent pas recouvrent des réalités différentes. Il y a les personnes âgées, ceux qui ne partent pas mais envoient malgré tout leurs enfants ailleurs, ceux qui par manque de moyens, font de nécessité vertu en affirmant qu'ils restent au domicile par choix. Il faut aussi tenir compte des inégalités spatiales. Ne pas partir lorsqu'on habite sur la côte n'a pas la même signification lorsqu'on réside en banlieue. Enfin, à ce chapitre aussi, l'inégalité sociale intervient. Rester à proximité de chez soi en visitant des musées ou des lieux culturels n'a pas la même signification ni les mêmes vertus éducatives que des vacances confinées au quartier.

Les enfants sont les premières victimes de ces inégalités ?

Les enfants sont les premiers pénalisés. C'est encore plus dur à la rentrée, face aux camarades qui sont partis, qui ont vécu des aventures. Le sentiment de dévalorisation est alors très violent. Quand l'État se retranche de l'aide aux vacances parce qu'il donne la priorité à l'emploi, cela revient à refuser de voir que les deux sont liés. Mais délaisser l'éducation populaire participe aussi au maintien de l'ordre social. On le sait depuis Bourdieu.

"Les Français et les vacances" (Editions du CNRS).  Propos recueillis par Frédérique Bréhaut.  Photo Hervé PETITBON