Corinne Herrmann, l’avocate qui traque les tueurs

Catégorie : Corinne Herrmann, Rencontre

Le bureau disparaît sous des piles de dossiers ventrus comme seule la justice sait en enfanter. Au mur, une carte de France piquetée de punaises rouges et bleues, précise la géographie des crimes restés impunis au cours des dernières décennies. À côté, le portrait d’Estelle Mouzin figé sur une affichette, rappelle les dix ans de la disparition de l’enfant: 2003 - 2013. Estelle est l’un des cas emblématiques confiés à Corinne Herrmann, dite l’avocate des cold-cases réputée pour ne jamais renoncer.

Il faut croire que la capitulation n’est pas dans la nature de celle qui dès sa naissance au Congo, fut sauvée in extremis par un soldat de l’armée française. Ce début périlleux s’est prolongé peu après lors du voyage vers la France. « Le vol a été si épouvantable que ma mère m’a fait baptiser en plein ciel par crainte de ne jamais atterrir à Paris ! » De tels auspices ont façonné une combattante crainte par la justice.

Une vocation née face à Francis Heaulme

Lorsque le crime saisit Corinne Herrmann au collet, il a le visage de Francis Heaulme, l’homme qui vient à peine de repasser devant les assises pour le double crime de Montigny-lès-Metz. Lors de cette confrontation, l’avocate novice découvre en même temps la justice pénale et le mal absolu. « J’appartenais au cabinet qui le défendait. J’ai vu ce qu’était un vrai prédateur. Quand j’ai commis l’erreur de le fixer, j’ai physiquement senti la peur me couler dans le dos. Dans son regard, on lisait qu’il mesurait la possibilité de vous éliminer. »

Ce procès décide de sa carrière. L’ancienne élève des Arts déco choisit de réveiller les affaires enterrées. Avocate atypique au sein du puissant cabinet Seban, elle n’a jamais dévié de sa ligne. « Heaulme a été le déclic. J’avais commencé dans ce métier par nécessité économique, j’ai poursuivi par passion. Mais à ma façon ». Corinne Herrmann se définit elle-même comme une juriste « borderline ». « S’il le faut, je peux empoigner une pelle. L’essentiel est d’aboutir, car l’abandon des dossiers par l’institution judiciaire est une seconde souffrance infligée aux familles des victimes ».

Son premier coup d’éclat se joue quand en 2000, au terme d’une enquête patiente, elle confond Émile Louis, tueur en série entre 1977 et 1979 de sept jeunes filles. L’affaire des disparues de l’Yonne, non élucidée depuis les années 70 prenait la poussière dans les archives. Armée de sa ténacité, l’avocate parisienne reprend tout à zéro et démontre la culpabilité du septuagénaire pervers. « Il fallait obliger les magistrats à travailler. À force de fouiller, de relire les dossiers, j’ai trouvé. Je connais mieux les vies d’Émile Louis ou de Fourniret que celle de mon frère ! », assure la « Lilly Rush » française que l’inertie électrise. Là où les parquets ont renoncé, Corinne Herrmann remue ciel et terre.

« Il faut dix ans pour rattraper les dégâts d’une enquête. Le plus dur, c’est d’obliger l’institution judiciaire à reprendre un dossier classé. Un crime, c’est toujours simple, avec parfois une explication minable. L’humain est souvent décevant », assure-t-elle, une lueur amusée dans son regard clair.

Sa façon de travailler bouscule les certitudes. « Je lis des kilomètres de documents. Je préviens les familles que ce sera long, que les résultats pourront demander des années. Parfois aussi, il faut accepter qu’on ne peut plus rien faire, qu’on a épuisé toutes les solutions », admet-elle à contrecœur.

Parmi les affaires auxquelles elle tient, les crimes de l’autoroute A6 se signalent par un bouquet d’épingles sur sa carte. Entre 1984 et 1999, dix jeunes femmes ont été tuées ou portées disparues. Elle a repris l’enquête.

« Quand une cause aboutit, c’est une formidable poussée d’adrénaline », reconnaît cette tenace dont on devine la générosité. Auprès des familles de victimes, elle campe une alliée solide… et recherchée. Nuées de Post-it® sur son bureau et dossiers qui colonisent l’espace trahissent autant l’ampleur de la tâche que les espoirs mis en elle.

Sans trop de regrets, Corinne Herrmann a mis peinture et sculpture entre parenthèses depuis longtemps. L’avocate préfère maintenant se vider l’esprit en créant des bijoux. A moins qu’elle ne plonge avec délices dans un polar, avec un faible pour Fred Vargas.


Frédérique Bréhaut. Photo Denis LAMBERT