Dans les coulisses de l'Anschluss

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Eric Vuillard est de ces écrivains dont la fréquentation vous bonifie. Ses récits serrés donnent chair aux faits historiques qu’il scrute depuis des postes inédits.

« L’Ordre du jour » répond à la même exigence que le magistral « 14 juillet ». Ce n’est plus Versailles qui tombe, mais le monde libre. Aux grands événements, il y a toujours un point de départ, un écrou anodin qui met le premier rouage en branle. « Dans une avalanche, aucun flocon ne se sent responsable », disait Voltaire. « L’ordre du jour » cherche la faute originelle, détecte les flocons à l’instant où ils s’emballent et deviennent assassins.

Tout commence le 20 février 1933, quand vingt-quatre capitaines de l’industrie allemande décident de soutenir financièrement les nazis. L’entrevue discrète des patriciens avec Goering, président du Reischtag, scelle les drames à venir. « Vingt-quatre machines à calculer aux portes de l’enfer », tranche l’écrivain devant ces hommes dont les noms clament toujours la gloire industrielle : Krupp, Opel, Diehn…. D’autres marchandages suivront, défendus par Lord Halifax, Chamberlain ou Schuschnigg, prompts à céder aux intimidations d’Hitler convoitant l’Autriche.

Avec quelle sobriété implacable Eric Vuillard décortique l’énorme coup de bluff qui a conduit jusqu’à l’Anschluss. De soirée des dupes en palinodies, de Panzer encalminés en pantalonnades, la bascule du siècle s’est jouée en quelques actes dignes d’une tragicomédie. Et pourtant. « Les plus grandes catastrophes s’annoncent à petits pas ».

Toujours sensible aux anonymes broyés par l’Histoire, l’écrivain note que ce 12 mars 1938, jour de l’invasion de l’Autriche au bout d’un invraisemblable grand embouteillage, plusieurs juifs Autrichiens se sont suicidés dans l’indifférence.

Car c’est bien sans un coup de feu, sans une résistance que l’ordre nazi a remporté sa première victoire, la passivité en guise d’alliée.

Eric Vuillard saisit le mélange de ridicule et d’effroi. Et c’est ainsi qu’à travers des saynètes où l’absurde côtoie le tragique, il décrit les compromis toxiques secrétés par l’Histoire dès que la vigilance abdique. Merveilleux styliste, Eric Vuillard capte le détail qui ramène le récit à sa dimension humaine. Si terriblement humaine.

« L’ordre du jour » Eric Villard. Actes Sud. 155 pages. 16 € Photo Melania Avanzato.