Derrière les grands hommes de l'histoire, leurs mères

Catégorie : Essai‎, Rencontre, Sabine Melchior-Bonnet

Quel cimetière que l’histoire !» s’exclamait Hippolyte Taine, grand-père maternel de Sabine Melchior-Bonnet. Maître à penser de plusieurs générations entre la fin du XIXe siècle et le premier tiers du XXe, le philosophe pétri de culture historique serait séduit par les livres de sa petite-fille. D’une façon différente de son aïeul, l’historienne sort aussi des sentiers battus pour explorer le territoire de sensibilités.

Grand Prix des Lectrices de ELLE en 1999 pour son « Histoire de l’adultère » écrit à quatre mains avec Aude de Tocqueville, Sabine Melchior-Bonnet l’avoue sans ambages, « à 77 ans, ça m’amuse toujours d’inventer des sujets ». 

Entre une biographie de Fénelon et un tour des châteaux de la Loire, elle a ainsi défriché les amours clandestines à travers les siècles, reflété ce que le miroir traduit d’une époque et baguenaudé dans les allées de la frivolité, toujours sous le prisme de l’Histoire. L’érudite aime parcourir les chemins buissonniers, ces marges où les archives n’ont pas encore été essorées par les chercheurs.

D’Agrippine à Laetizia, des portraits contrastés

Son nouvel essai « Les grands hommes et leur mère » est déjà un succès de librairie. Les destins exceptionnels se forgent-il à l’ombre des mères ? La face de l’Histoire se soumet-elle aux relations mère-fils selon qu’elles furent harmonieuses ou conflictuelles ? Sabine Melchior-Bonnet a pris un plaisir évident à soulever les masques de l’intimité familiale. « L’idée est venue après ma lecture de la correspondance entre Alix de Lamartine et son fils Alphonse. Elle lui écrivait tous les deux jours et parlait encore de lui dans son journal quotidien. » Empereurs, poètes, rois ou tyrans n’ont pas tous été noués à leur génitrice par un lien si fusionnel.

Car les héroïnes de la galerie de portraits choisis par l’historienne entretiennent des relations contrastées avec leur rejeton. Autant dire qu’entre mère et fils, l’amour maternel ne déborde pas toujours. Les rapports toxiques entre Néron et Agrippine en témoignent. « Pourtant, plaide Sabine Melchior-Bonnet, Agrippine n’était pas une si horrible bonne femme. Dotée du sens de l’État, elle avait compris que son fils en était dépourvu ». Le constat lui sera fatal face au tyran matricide.

Entre Louis XIII et Marie de Médicis, reine de France digne d’un roman d’Alexandre Dumas, la lutte pour le pouvoir sera sans merci. Anne d’Autriche, mère de Louis XIV, saura se montrer plus avenante. Elle est l’une des préférées de l’historienne, "pour sa culture et sa finesse".

Parmi ces femmes célèbres, Laetizia Bonaparte tient une place de choix. « D’elle, Napoléon disait fièrement : « Elle a une tête d’homme » », ou comment considérer la virilité comme une qualité essentielle. « À l’époque, d’une femme intelligente on disait qu’elle était une virago. C’était un vrai compliment ». L’historienne ausculte encore le lien œdipien unissant Jean-Paul Sartre à Anne-Marie, et montre Winston Churchill éperdu de vaine passion pour une Américaine frivole à la fibre maternelle bien légère. « L’énergique Madame Staline voulait que son fils soit pope et celle d’Hitler le voyait peintre. Quant à la mère du futur saint Augustin, c’était une vraie mégère ! ». En somme, les mères ne sont pas responsables de leurs fils, bons ou mauvais.

Drôle, érudite, l’ancienne élève d’Alain Corbin rend plaisant tout sujet. « J’ai la chance d’avoir grandi parmi les livres. Ils envahissaient tellement la maison familiale que le parquet avait été renforcé par crainte d’un effondrement. J’ai conservé cette bibliothèque énorme dans laquelle je puise des idées et des références », confie cette fille d’une historienne et du fondateur de la revue Historia. « J’étais pourtant une pure littéraire avant d’entrer à Sciences Po. La rencontre avec de grands historiens tel Jean Delumeau auprès de qui j’ai travaillé vingt-cinq ans a décidé de ma carrière. Puis, très vite, je suis entrée au Collège de France ». La voie royale.

Qu’elle évoque la rencontre de son père avec Marcel Proust, Paul Morand l’ami de la famille, ou les mères tantôt castratrices tantôt aimantes, la chercheuse se révèle conteuse allègre. Et imaginative. Et si elle tient déjà son prochain sujet, celle le garde encore secret. 

"Les grands hommes et leur mère" de Sabine Melchior-Bonnet. (Odile Jacob).

Texte Frédérique Bréhaut  Photo Hervé PETITBON.