Elizabeth, l’ex fan des sixties

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Historienne et documentariste, Élizabeth Jacquinot réveille la télévision de Maritie et Gilbert Carpentier. Toute une époque.

Remontons le fil du temps. Trois décennies, depuis l’aube des années soixante à celle des années quatre-vingt. Trois décennies durant lesquelles le divertissement cathodique hebdomadaire portait haut les couleurs du couple Maritie et Gilbert Carpentier, fusionnés dans l’esprit des téléspectateurs en un patronyme : les « Maritieetgilbertcarpentier ». Roger Pierre et Jean-Marc Thibault, Sacha Distel, Claude François, Sardou, Petula Clark, Henri Salvador… En ce temps-là, la télévision comptait trois chaînes. Toute une époque.

Grâce aux milliers de documents exhumés des archives de l’INA (Institut National de l’Audiovisuel), Élizabeth Jacquinot a réveillé la télévision des Carpentier pour son master d’histoire. Sous cette fresque colorée, se dessine en creux le portrait d’une France pimpante. Or, quel intérêt une jeune femme de 25 ans grandie à l’ère de « Loft story » peut-elle trouver à des émissions qui sont à la télévision ce qu’une carte routière est à un GPS ?

« Gilbert réalisait les rêves de Maritie »

Élizabeth s’esclaffe. « Mes parents nés au début des années soixante, trouvaient déjà les émissions des Carpentier ringardes. Je suis moins sévère. » Pendant que son café refroidit, elle passe aux aveux. Dans un foyer où Johnny et Sardou étaient bannis, voir l’enfant biberonnée à Bashung vouer un culte à Claude François navre ses parents. « À leur grand désespoir, à 14 ans je suis même allée sur sa tombe. Et en cachette, je me déguisais en Claudette. Voilà, j’ai fait mon coming out! », rit-elle. Cette prime jeunesse au goût de « Lundi au soleil » s’est prolongée dans le fonds exemplaire de l’INA.

Plonger dans les images bigarrées des Carpentier revient à nager dans les eaux des Trente Glorieuses, période de prédilection de la jolie brune. « C’était une époque légère, de grande liberté aussi. Les Carpentier sublimaient cet état d’esprit. » Succès juché sur des audiences qui culminaient à 18 millions de téléspectateurs, le couple de réalisateurs-producteurs ose les dépenses pharaoniques qui transforment le studio 17 en temple opulent de la variété. « Rien n’était trop beau pour les décors et les costumes des mises en scène ambitieuses imaginées par Maritie. Elle avait les rêves, Gilbert les rendait possibles. »

Elizabeth raconte le couple qui traverse chaque tempête sans perdre une paillette : la purge télévisuelle de mai 1968, la fin de l’ORTF en 1974 comme la crise économique arrivée avec le choc pétrolier de 1973. « Les Carpentier continuent à offrir du divertissement comme ils l’ont toujours fait, avec les mêmes artistes. Il existe un « clan » Carpentier, autour des Brialy, Desmarets, Maillan, Sacha Distel, Dalida, Claude François… Les artistes aimaient se retrouver car ils s’amusaient en maniant l’autodérision. Ils jouaient par plaisir, hors cadre promotionnel et sans cachets très élevés ».

L’historienne a épluché les courriers des téléspectateurs prompts à râler s’il y avait trop de chansons anglaises. « C’est pour cette raison que les Carpentier négligent les Stones, les Beatles ou les Doors, pas au goût de leurs fidèles. La tolérance anglo-saxonne s’arrêtait à Petula Clark et à Jane Birkin… qui chantaient en français ! ».

À l’heure du divertissement vespéral, la France de Giscard se sépare entre les intellos qui suivent « Le Grand Échiquier » de Jacques Chancel et ceux qui préfèrent « Top à » et autres « Sacha Show ». « La télé des Carpentier s’adresse à la France moyenne, davantage qu’à la classe populaire. Leurs émissions séduisent le public qu’ils connaissent grâce aux premiers sondages d’opinion. »

Pourtant à fin des années quatre-vingt, l’équilibre vacille. Riche de quelque cinq cents émissions, l’ère Maritie et Gilbert Carpentier s’interrompt, sans héritiers estime Élizabeth. « Les divertissements actuels sont promotionnels. Aucune émission n’a la fantaisie, l’élégance et le glamour liés à l’esprit des Carpentier. » À défaut de nostalgie, (comment l’être d’une époque que l’on n’a pas connue ?), elle assume une forme de spleen. « Je suis lucide. Pour ma génération, le temps des Carpentier reflète un passé fantasmé. C’est peut-être un refuge face à notre époque incertaine ». L’ex fan des sixties n’a peut-être pas fini d’explorer les richesses de l’INA.

"Les émisssions de variété de Maritie et Gilbert Carpentier" d'Elizabeth Jacquinot. (Editions de l'INA)

Frédérique Bréhaut. Photo Denis Lambert.