En Bretagne ou en Corse, heures locales
"Livre d'heures". Le nom de cette collection dirigée par Jean Rouaud donne le tempo grâce aux courts textes illustrés qu'elle égrène.
Ces petits récits guidés "par les choses qui tiennent à coeur" sont à la littérature ce que l'esquisse est à la peinture. L'essentiel est exprimé en quelques traits.
Yvon Le Men regarde le monde en poète. A commencer par la Bretagne. Plus qu'une terre natale, ce pays lui est un socle vital auquel il arrime ses humeurs. De mansardes en maisons délabrées, il revient sur ses jeunes années quand il affrontait les chambres glacées et la frugalité des jours avec en guise de carburant, l'ambition de suivre les traces de Guillevic.
Cette foi du charbonnier a réchauffé ses années de poète crotté convaincu qu'à l'instar de Beckett parlant de l'écriture, il n'est "bon qu'à ça". De galères en périodes de dèche, ses "Demeures en Bretagne" varient. Car il promène sa bohème à portée du "Pays derrière le chagrin", jamais très loin de la mer et des bleus presque douloureux du Trégor.
Arpenteur des paysages sculptés par la mer, Yvon Le Men peint une Bretagne aux couleurs de Saint-Pol Roux et d'Anatole Le Braz.
Un amour Corse
Autre écrivain, autre paysage, autre esquisse. Carole Zalberg ravive dans "L'Illégitime" une passion corse . Jeune journaliste audacieuse, son histoire avec l'île est d'abord marquée par la rencontre avec une terre puis avec un homme.
Au sentiment d'appartenance qui la lie à la première s'ajoute la violence d'une passion envers le second, une figure locale qu'elle baptise le Matou. Dans un cas comme dans l'autre, l'évidence impose ses codes. Lui, l'homme dangereux, saura se faire tout petit comme dans la chanson de Brassens devant une jeune femme de trente ans sa cadette. La suite s'écrit avec la brutalité d'un étau.
L'écriture sensuelle de Carole Zalberg évoque une sanguine. "L'Illégitime" a la cruauté des griffures qui résistent au temps.
Glissés dans une poche, dans un sac, ces petits livres aux illustrations délicates, dégagent un charme inversement proportionnel à leur taille.
"L'illégitime" de Carole Zalberg. Illustrations de Denis Deprez. 8,20 €. "Mes demeures en Bretagne" d'Yvon Le Men. Illustrations d'Alejandro Vargas Aedo. 8 €. Editions Naïve.
Dans la même collection: "La femme à modeler" d'Emilie de Turckheim et illustrations Sylviane Blondeau. "Tout le monde il est beau, tout le monde il est Jean Yanne" de Tito Topin.
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Extrait de l'Illégitime
"Je voulais tout comprendre de ce pays où la moindre vieille du plus petit village, le premier adolescent rencontré jonglaient avec les concepts politiques les plus alambiqués, étaient capables de vouer leur existence à la cause qu'ils estimaient juste. Je ne distinguais guère plus qu'une passion complexe, un attachement de tout l'être à cette terre splendide et torturée. Je voulais mériter de vivre dans ce miracle de beauté, de douleur. Je jouissais d'un statut à part, étais perçue comme vaguement exotique et en même temps, de plus en plus de là, acceptée à l'intérieur du cercle flamboyant qui pour moi valait toutes les élites. Il y avait un danger à cet envol aux allures de chute".
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