Erik Orsenna: "Le moustique, ce serial killer"

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Après l’histoire du côté, du Gulf Stream, vous partez sur les traces du moustique. Votre curiosité passe par le voyage ?

Erik Orsenna : Je voyage pour savoir. Le séjour touristique, les vacances, je ne sais pas ce que c’est. J’ai toujours besoin d’une raison pour partir. Toujours la même : Comment ça marche ? Je reste un curieux, mot vient de « curare », soigner. Le curieux prend soin du monde. Et plus le temps passe, plus cette curiosité me passionne. Tout m’intéresse, à commencer par la diversité des gens. L’écrivain est un recycleur.

Pourquoi vous intéresser au moustique ?

Parce que j’ai découvert qu’il est un serial-killer. 750 000 morts par an, ce n’est pas rien. Nous sommes donc partis sur ses traces avec ma compagne, Isabelle de Saint-Aubin, médecin angiologue qui connaît bien les pathologies liées aux moustiques. Cette étude passait forcément par le terrain. Nous sommes allés en Guinée, au Brésil, au Cambodge, au Sénégal, en Guyane, à Pékin, fidèles au côté reportage auquel je tiens. Être Tintin, mon rêve absolu ! Le moustique m’offrait un beau personnage d’enquête.

On connaît les maladies comme le chikungunya, la dengue, Zika, transmises par le moustique. Ce que vous révélez sur sa résistance n’est pas rassurant

J’explique la théorie du ménage à trois entre le parasite, le moustique qui l’attrape et qui ensuite le transmet à celui qu’il pique. Ce qui m’a le plus impressionné fut d’apprendre qu’en en siècle, un moustique fabrique 800 générations. Nous, quatre ! Donc, il s’adapte. Il apprend à résister à ce que l’homme invente pour l’éradiquer. Il mute. Lorsqu’il devient porteur d’un virus, il le transmet aussi à ses larves. Et surtout, il voyage avec nous, prend l’avion, le bateau, en transportant la maladie.

Au-delà du moustique, vous revenez vers votre thème de prédilection : la mondialisation

Le moustique est un symbole de la mondialisation. A quel moment une maladie devient-elle émergente ? Quand elle touche les pays riches. Si Ebola reste en Afrique, tout le monde s’en fiche. Mais que le virus arrive chez nous, et alors l’histoire devient autre chose. Brutalement, on s’intéresse aux malades et aux moustiques qui ont transmis le virus. Ce constat nourrit la réflexion et mon désir de comprendre.

Votre livre est aussi un hommage aux chercheurs. Vous êtes toujours lié à l’Institut Pasteur ?

Je suis leur ambassadeur. Ce qui m’a ouvert les portes des instituts Pasteur du monde entier pour mon enquête sur le moustique. C’est un privilège incroyable. Les chercheurs sont mes professeurs. Je découvre des gens merveilleux dont on ne cesse de diminuer les moyens années après année. A leurs côtés, j’apprends que nous, êtres humains, n’avons pas le monopole de la vie. Nous sommes en interaction avec le reste du vivant, ce qui implique d’être attentif à la nature, de croire en ses ressources. Vous connaissez la différence entre la nature et un médecin ? La nature guérit et au moins, elle ne dit pas de mal de ses confrères !

Vous êtes un académicien heureux ?

Je suis bien plus heureux à l’Académie française qu’à l’Académie Goncourt où l’on reste entre soi. Le professeur François Jacob qui était mon ami le plus proche, illustre bien le foisonnement de l’Institut, car il s’intéressait à tout, pas seulement aux sciences. J’adore l’Académie pour cette richesse. Je suis d’ailleurs aussi souvent à l’Académie des Sciences qu’à l’Académie française. J’adore la fréquentation des érudits.  Je viens d’achever une vie de la Fontaine. Pas une biographie, non. La Fontaine à la façon d’une école buissonnière, une promenade dans sa vie. Cet écrivain me ravit depuis toujours. Et je le raconterai cet été chaque matin à 7 h 55 sur France Inter

Proche d’Emmanuel Macron, votre nom a circulé pour le ministère de la Culture.

J’ai toujours dit que je ne voulais pas de ministère. Par le passé, j’ai refusé la proposition à quatre reprises, dont la dernière venant de Nicolas Sarkozy. En revanche, Françoise Nyssen m’a nommé ambassadeur de la lecture. Être ambassadeur de l’Institut Pasteur ou de la lecture, c’est pareil. Les premiers cherchent à comprendre les mécanismes de la vie. Les seconds veulent augmenter la vie ; la comprendre aussi. Enfin, le pouvoir sur les gens ne m’intéresse pas. Mon parcours est fait. Je vis la période la plus heureuse de mon existence. Ma jeunesse, dans l’ennui des heureuses années soixante, était moins excitante. Je préfère l’intranquilité de l’époque actuelle.

"Géopolitique du moustique" d'Erik Orsenna (Fayard) Photo Hervé Pertitbon.