Erri De Luca, le sens de l’épure

Catégorie : Erri De Luca, Gallimard, Roman‎, Nouveautés

On ne présente plus Erri de Luca, ses livres brefs, aigus, nés du retranchement de tout ce qui pourrait alourdir la phrase, enrober le propos. Des livres d’écrivain sculpteur prompt à ôter le superflu jusqu’à atteindre le muscle nerveux du récit.

Or c’est justement de sculpture dont il est question ici. Un montagnard, passeur de migrants, doit quitter sa maison après que l’un des hommes qu’il a sauvé, a révélé qu’il avait accompli cette mission gracieusement. Cette générosité secrète vaut au passeur l’ostracisme de ceux du village qui monnayent leur aide aux clandestins.

Parti vers la mer avec pour tout bagage son talent de sculpteur, le réfractaire est sollicité par un curé qui lui demande d’ôter le pagne de pierre ajouté à un superbe Christ. L’œuvre réalisée entre les deux guerres, a été dénaturée par ce drapé de pierre,  résurgence sulpicienne du Concile de Trente qui proscrivait la nudité dans l’art religieux.

L’homme de passage accepte de rendre à la sculpture son aspect originel, la « nature » du Christ exposée.

Il est réjouissant de rencontrer si grande fusion entre un roman et l’écriture qui le porte. La prose d’Erri de Luca épouse l’histoire d’un homme qui fait corps, (et jusqu’à quel point), avec l’œuvre d’un autre. Sur la frontière ténue entre sacré et profane, l’écrivain italien avance avec l’assurance du montagnard qui connaît chaque prise de la paroi.

Habité par sa mission, son artisan mécréant décèle l’intention de celui qui a sculpté ce Christ impudique, moribond pris dans le double étau du supplice et de l’humiliation de la nudité.

Que de chemins ouverts dans ce bref roman par De Luca et son homme des frontières! Des chemins qui passent par Naples, la ville aimée en toutes, « cette ville de corps qui bougent au rythme d’une danse ».

« La nature exposée » Erri De Luca. Traduit de l’italien par Danièle Valin. Gallimard. 166 pages. 16,50 €.Photo Francesca Mantovani