Gilles Jacob: « Cannes doit distraire, étonner »

Catégorie : Gilles Jacob, Grasset, Rencontre

Comment allez-vous vivre le Festival de Cannes 2017 ?

Gilles Jacob : « Je me cantonne à la Cinéfondation et à sa sélection de courts et moyens métrages présentés par des écoles de cinéma du monde entier. C'est bien moins stressant que les trente-huit dernières années, lourdes de la responsabilité de la sélection des films, de la composition du jury et de la programmation de la quinzaine. Sans oublier le reste. »

C'est-à-dire ?

« Tout ce qui rend le Festival attractif et contribue à mettre les festivaliers de bonne humeur. Dans ce climat d'excitation et d'impatience, il faut les accompagner agréablement. Il suffit de quelques films déprimants pour que la morosité s'installe. Or, parmi les clés d'un festival réussi, il faut toujours qu'il se passe quelque chose qui distraie ou étonne. »

Le Festival fête ses 70 ans. À quoi tient sa singularité face à Venise ou Berlin ?

« Si Cannes n'a pas l'offre la plus considérable, il a l'avantage de proposer une vraie sélection quand d'autres festivals acceptent tous les films. Des films sont « faits » pour Cannes, ce qui peut provoquer des situations compliquées lorsqu'il faut les terminer au dernier moment. « L'homme de fer » de Wajda a été sélectionné en cours de festival. et il a emporté la palme ! En 1979, Coppola est arrivé avec deux versions d'« Apocalypse Now » et ne savait laquelle choisir. Il déprimait face à ses 40 kilomètres de pellicule ! Il a bien fallu trancher. Il a obtenu la palme. »

Pourquoi ce festival joue-t-il le premier rôle ?

« L'équilibre entre l'art et le commerce est essentiel. Pendant quinze jours, artistes et vendeurs sont réunis, ce qui fait de Cannes un rendez-vous international immanquable pour les professionnels. Le Festival favorise aussi la coexistence entre différents publics ; créateurs, acteurs, professionnels, partenaires institutionnels, presse et Cannois. Chaque année, 8 % des places sont attribuées aux spectateurs locaux par tirage au sort. Enfin, et ce n'est pas le moindre atout, nous avons la Riviera. La Croisette, la plage, les palaces, la rue d'Antibes, le Palais du Festival, tiennent dans un quadrilatère de 800 mètres sur 400 mètres. Cet espace mêle une activité professionnelle intense avec un esprit de vacances souligné par le soleil, le port et le village de tentes. Même le nouveau Palais baptisé « le Bunker » dès son apparition en 1983, a été accepté. Les festivaliers l'appellent désormais « ce bon vieux Bunker ! » »

De vos 38 années consacrées au Festival de Cannes, ce dont vous êtes le plus fier ?

« De la Caméra d'Or, créée dès mon arrivée afin d'aider les jeunes. Dans le même esprit, j'ai lancé la sélection « Un certain regard » et ensuite en 1998, la Cinéfondation dont je m'occupe toujours. Enfin, je suis très fier d'avoir assuré l'indépendance du Festival. L'indépendance artistique existait déjà grâce à mes prédécesseurs. J'ai ajouté l'indépendance financière. En 1978, Cannes recevait 98 % de fonds publics. Aujourd'hui, cette participation plafonne à 50 %. Le reste vient des contrats avec les télévisions, du club des Grands partenaires, nos mécènes, et de l'essor du marché du film. »

Vous n'avez jamais monté les marches. Pourquoi ?

« Parce que nous sommes des passeurs, pas des artistes. Je reçois donc en haut des marches sans les monter. La dernière année de ma présidence, je me suis amusé à faire des photos depuis ce poste stratégique ; un côté un peu blagueur partagé avec les stars. Il faut rester humble malgré le pouvoir absolu du délégué du Festival qui, sans aucun contre pouvoir, choisit seul de sélectionner ou de refuser un film. Ca peut donner la grosse tête ! »

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« Quand j'ai découvert l'histoire de ce Japonais, je suis tombé de ma chaise. À Hollywood, où il a été le Rudolph Valentino asiatique, il a joui d'une célébrité phénoménale. Il a eu cette idée géniale de jouer sur l'impassibilité de son visage ce qui était inédit. La vie de cet acteur dont le nom reste attaché au rôle du commandant japonais du « Pont de la rivière Kwaï », est un roman. J'ai inventé le reste. »

Propos recueillis par Frédérique BREHAUT

"Un homme cruel" de Gilles Jacob. Grasset.