Gilles Lapouge est une fête

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Pourquoi lit-on? Mais pour rencontrer des écrivains tels que Gilles Lapouge, pardi! 

Prendre un livre de ce merveilleux prosateur revient à poursuivre une conversation dont le charme ne s’épuise jamais.

Son nouveau recueil de textes, « Maupassant, le sergent Bourgogne et Marguerite Duras », réunit en bouquet ses marottes: l’exercice d’admiration envers les géants de la littérature, le Brésil, seconde patrie de ce reporter curieux requis par les plus grands journaux du pays, mais aussi les voyages, les abeilles ou sa fidèle compagne, la géographie. Adepte du vagabondage, Gilles Lapouge s’en remet à sa boussole singulière dont les points cardinaux seraient les confins, l’Amazonie, les Alpes de Hautes-Provence et la langue française qui, c’est bien connu, se joue des frontières.

Donnez-lui par exemple un bout du monde. Il en est un collectionneur avisé. « Très jeune, j’en ramassais à mes moments perdus », confesse-t-il. L’âge venant, il polit ceux auxquels il est le plus attaché, capturés dans le désert d’Algérie ou dans les îles dont « tous les rivages sont des Finistères ». Au passage, il regrette que depuis Galilée la terre ne soit plus plate, car « n’est-ce pas mission impossible que d’apercevoir des bouts du monde si la terre est ronde? »

La malice plisse ses phrases telles les rides du coin des yeux qui trahissent les esprits rieurs.

Source inépuisable, la curiosité de Gilles Lapouge est sa fontaine de Jouvence. Qu’il raconte Saõ Luis, ville portugaise vernie par « la carapace lisse, glaciale et miroitante » des azulejos, ou imagine un musée de la neige, ce facétieux inconsolable de la disparition des cynocéphales reconnaît, « je n’ai pas le gout des imaginations banales et des rêves simplifiés ».

Des Mémoires du sergent Bourgogne, Grognard pris dans l’impitoyable retraite de Russie aux aventures de Fanny Floviot, prostituée envoyée en Californie avec les réprouvés de la révolution de 1848, l’érudition crépite. Chez Lapouge rien ne pose, rien ne pèse. A bonne école, il ouvre les portes de son panthéon personnel où l’on croise Maupassant et Colette, Tanizaki et Nicolas Bouvier. A 94 ans, cet éternel jeune écrivain garde ses émerveillements intacts. Et si la mélancolie affleure parfois, c’est avec une telle discrétion qu’elle laisse à peine filtrer le parfum du temps qui passe. Gilles Lapouge ou l’élégance faite homme.

« Maupassant, le sergent Bourgogne et Marguerite Duras » par Gilles Lapouge. Albin Michel. 360 pages. 22 €.