Harlem sur le chemin de Damas

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Écrivain, musicien, plasticien, Roland Brival sort enfin de son silence littéraire. Sur les pas du Guyanais Léon-Gontrand Damas, il ressuscite le Harlem de l’avant-guerre, creuset d’où jaillissait la puissance des voix noires.

Qui, hormis Christiane Taubira dont il est l’un des auteurs de chevet, connaît Léon-Gontrand Damas ? Le poète fut pourtant l’un des fondateurs du mouvement de la négritude aux côtés de Senghor et Césaire.

Roland Brival donne d’ailleurs la parole à Damas sous la forme d’un journal adressé à Aimé Césaire. À peine débarqué à New York, le jeune lettré s’embrase pour la ville debout. Riche d’un recueil de poèmes et d’idéaux taillés dans le silence des Noirs, il compte rallier les intellectuels noirs new yorkais à la cause d’un grand manifeste. Mieux même, il espère les convaincre d’animer un colloque à Paris sur l’émancipation. New York lui indiquera d’autres chemins. Le temps d’un séjour, le voyageur en apprendra autant sur lui-même que sur la cause qu’il est venu plaider.

Dans le vif de la Harlem Renaissance, Léon-Gontrand cherche une énergie, une puissance, qui manquent encore en France. Mais nul lieu n’est parfait et il prend la mesure de l’Amérique soumise aux lois Jim Crow. L’effervescence de Harlem répond à une société cadenassée par la ségrégation. Les nuits intenses bousculent l’idéaliste. Ici, les pensées sont plus aiguës. Des idées plus radicales infusent et le jazz emporte vers des territoires d’une liberté inouïe. Pris dans ses contradictions, ses doutes, ses amours, Damas voit ses certitudes vaciller. Son métissage d’homme de la Caraïbe lui explose au visage. Il va le revendiquer. « Je suis le bâtard de la bande, le sang-mêlé. Je suis Damas, nègre de personne ». Il comprend aussi que la France de 1938 n’est pas encore de taille à rivaliser avec un pays qui génère des Billie Holiday.

Le colloque dont il rêvait n’aura pas lieu. Césaire est devenu célèbre, théoricien de la négritude resté inflexible aux échos américains, plus proches de la rue, plus charnels, plus affranchis aussi des frustrations coloniales.

Par-delà la geste new-yorkaise de Damas, Roland Brival tresse l’éloge des identités mêlées impossibles à enfermer dans une famille, fut-ce celle de la négritude. À l’unisson des vibrations d’Harlem, le bluesman créole offre des pages magnifiques traversées par Billie Holiday, Lester Young, Dizziy Gillespie…

« Nègre de personne » de Roland Brival. Gallimard. 298 pages. 19,50 €. Photo Brigitte Paoli. DR