Hubert Artus: « La pop culture, art de la rue »

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Dans "Pop corner. La grande histoire de la pop culture: 1920-2020" (Don Quichotte) le journaliste Hubert Artus raconte la pop culture et ses paradoxes. Une histoire déjà séculaire.

Qu’est-ce que la pop culture ?

Hubert Artus : « Une boule à facettes. À la fois une expression militante et ultra capitaliste, underground et tendance. La pop culture vient de la rue, d’où le mot pop pour signifier à la fois « popular » et « pop up », ce qui surgit. Le sens diffère du français « populaire » : ce qui plaît au plus grand nombre. En anglais, popular indique l’origine populaire par opposition aux élites. Ce qui la caractérise aussi, c’est son caractère recyclable, d’où sa longévité. Il ne se passe pas de journée sans que l’on entende au sujet d’un disque, d’un film : « C’est un bijou pop ». »

On croyait la pop culture aussi anglaise que les Beatles. Or vous situez sa naissance dès les années 20 aux États-Unis.

« La pop apparaît avec les pulps, ces magazines bon marché, symboles d’une culture de masse qui supplante la culture de classe. Les pulps battent en brèche le bon goût académique des élites. Soudain, une nouvelle presse apparaît, dans le droit fil d’une consommation à grande échelle. La place de la Grande-Bretagne dans l’histoire de la pop correspond à une vision européenne parce que la première fois qu’on entend le mot pop, c’est en lien avec la pop music, donc des Beatles. »

Des super-héros des magazines au polar des années cinquante, il n’y a qu’un pas ?

« L’apparition d’une presse de divertissement fait émerger de nouveaux genres : la science-fiction, le polar, les super-héros qui font le succès des magazines illustrés bon marché. Surgissent ainsi Superman, Captain America, héros de la pop culture. Ils correspondent à une nouvelle génération de consommateurs dans cette Amérique de l’après Première Guerre mondiale. Il y a un sentiment d’urgence mû par un besoin de profiter de la vie avec des choses légères. Or, preuve que la pop culture recycle sans cesse ses inventions, les super-héros des années trente signent les blockbusters du cinéma d’aujourd’hui comme les « Marvel ».

Qu’est ce que la pop littérature ?

C’est celle des comics, des romans noirs apparus avec Dashiell Hammett et Raymond Chandler, de la science-fiction et des « romances », ces histoires à l’eau de rose dont on voit la résurgence avec « After » ou « 50 nuances de gris ». Dans chaque domaine, la pop culture adopte la stratégie marchande de récupération. Comme « Superman » ou « Tintin », la pop ne vieillit jamais. »

Autres symboles, des artistes comme Andy Warhol ou Roy Lichtenstein

« Les comics ont imposé des codes couleurs dont se sont inspirés ces artistes. Mais la pop culture agglomère tout ce qui passe. Par exemple, les clips grâce à la chaîne MTV. « Thriller » de Michael Jackson, véritable œuvre d’art, marque une nouvelle étape. On entre dans la phase du divertissement mondialisé. »

Que nous dit cette culture sur la société ?

« Ce sont les contradictions d’un courant qui veut à la fois se démarquer et répondre à la consommation. Warhol en est un exemple parfait avec sa façon de détourner les symboles du capitalisme pour les utiliser et le vendre très cher. Quand les Beatles sont interdits de diffusion sur la BBC, cela provoque la défaite d’Harold Wilson aux élections. Le paradoxe étant que Margaret Thatcher arrive… La pop culture, cynique et subversive, a une influence politique. Beaucoup moins en France !

Pourquoi est-ce une tendance anglo-saxonne avant tout ?

Peut-être parce qu’en France les élites continuent à décréter ce qui est bon ou pas. En Grande-Bretagne, ton club de foot, la bière que tu bois, tes vêtements, ta musique, disent qui tu es. En France, la seule trace pop qui marche, c’est la techno. Le banquier Mathieu Pigasse offre aussi un bon exemple de pop culture ; ultra-libéral et subversif, un adepte de DSK qui en même temps éponge une partie de la dette des Grecs, patron du quotidien « Le Monde », des Inrocks et de Vibes… On reste toujours dans l’ambivalence. »

Quel avenir pour la pop  ?

« Le numérique amplifie le phénomène. La nouvelle tendance consiste à impliquer les jeunes fans. On leur demande de participer à l’écriture de séries. Les idées viennent de la rue. La boucle est bouclée et ça repart… Mais parfois le recyclage tourne à vide faute d’inventer.

Propos recueillis par Frédérique BREHAUT.  Photo Andy Warhol, Esquire. Photo Hubert Artus : Philippe DOBROWOLSKA. DR.