Ian McEwan, en toute liberté

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« Je voudrais ne jamais naître ». Bercé par le liquide amniotique, l’enfant à venir partage ses réflexions. « Me voici donc, la tête en bas dans une femme. Les bras patiemment croisés, attendant, attendant et me demandant à l’intérieur de qui je suis, dans quoi je suis embarqué ».

Ce à quoi il assiste depuis le ventre maternel, est ni plus ni moins que la version contemporaine d’Hamlet observée à hauteur de fœtus. « Naître ou ne pas naître » en somme.

Ian McEwan offre l’un des romans les plus fins, les plus jubilatoires du printemps. À deux semaines de sa naissance, son narrateur a compris ce qui se jouait au-dehors. Sa mère, la belle Trudy a un amant, Claude, qui n’est autre que son oncle. Tous deux, par appât du gain, mûrissent l’assassinat de son père, poète et éditeur, aussi indifférent à l’argent que son frère Claude est cupide.

Depuis sa prison de plus en plus étroite chaque jour, le fœtus ne voit rien mais il entend tout, sent tout, comprend tout, témoin impuissant du crime qui se fomente. Pour l’empêcher, il envisage même le suicide par étranglement avec le cordon ombilical, mais la curiosité l’emporte. Ou bien est-ce son hédonisme ? Car cela reviendrait à renoncer à connaître la fin de l’histoire ainsi qu’aux sancerres et autres Romanée-Conti dont il se délecte à chaque fois que sa mère prend un verre. Ce qui est fréquent. C’est donc un micro-Hamlet doucement alcoolisé, mais aux meilleurs vins, qui suit l’enchaînement de la tragédie, complice involontaire de deux assassins. L’une, sa mère, se laisse duper par ses sens assouvis par des ébats dérangeants. L’autre son oncle, terne agent immobilier, « brille plutôt par sa médiocrité ».

La virtuosité de McEwan décale la tragédie shakespearienne vers un roman dont l’humour doit beaucoup au verbe tantôt cru, tantôt lyrique d’un héros in utero doté d’une compréhension aiguë du monde extérieur. Esprit rationnel, volontiers moraliste, il en arrive à ce constat : « Avoir une conscience est un cadeau empoisonné ». Un esprit fort de cet acabit promet quelques surprises à sa mère et au lecteur qui jubile à chaque page. Ian McEwan, figure majeure des lettres britanniques, est au sommet de son art.

« Dans une coque de noix » par Ian McEwan. Traduit de l’anglais par France Camus-Pichon. Gallimard. 212 pages. 20 €. Photo Francesca Mantovani