Isabelle Cahn: "Félix Vallotton peint des polars"

Catégorie : Félix Vallotton, Isabelle Cahn, Regards

Isabelle Cahn est l’un des quatre commissaires de la grande rétrospective Vallotton accueillie au Grand Palais jusqu'au 20 janvier. Rencontre.

Le Grand Palais propose une rétrospective inédite de Félix Vallotton. Comment expliquez-vous que cet artiste soit resté méconnu en France?

Isabelle Cahn: En Suisse, son pays natal, il est considéré comme un artiste majeur. Lors du vernissage de l’exposition, nous nous sommes aperçus de son importance patrimoniale au nombre de Suisses présents. Même si Félix Vallotton a très tôt adopté la nationalité française, les Suisses l’on soutenu dès ses débuts bien avant les acheteurs français. Vallotton appartient à l’histoire leurs collections et ses œuvres sont restées dans les familles.

Ce qui n’a pas empêché Vallotton de se sentir Français

Il disait : « Mes racines sont à Paris ». Il se sentait français au point d’être navré de n’avoir pu s’engager en 1914. Sous son côté paisible, il cache un tempérament de va-t-en-guerre. Lorsque le conflit éclate, il veut en découdre. C’est pour cette raison qu’en 1917 il se rend sur le front à Verdun. Il veut vivre cette expérience, montrer les forces telluriques du conflit d’où ses toiles sans personnages qui cernent le chaos venu de la terre et du ciel.

Félix Vallotton était-il un artiste engagé?

Ses gravures ramenées du front sont sans complaisance. Vallotton appartient à la gauche; il fréquente le milieu des anarchistes intellectuels ce qui explique le regard souvent cruel qu’il pose sur la société. Il était d’ailleurs très copain avec Octave Mirbeau, Jules Renard ou Barbey d’Aurévilly, autres observateurs acérés de leurs contemporains.

Est-il sans illusion sur la condition humaine?

De nature pessimiste, il a traversé plusieurs dépressions. Il aime mettre en scène la cruauté sur un mode souvent feutré. Son mariage l’embourgeoise et il déteste sa vie de famille. Il a beaucoup peint ou dessiné les désillusions de l’amour. Une gravure intitulée « A la santé de l’autre » montre une homme et une femme qui trinquent. Visiblement à la santé du cocu. Sous l’apparence de la bienséance et d’une exquise courtoisie, il bouillonnait à l’intérieur.

Vallotton, peintre au vitriol?

Tout à fait. Quand Vallotton peint, il raconte souvent un roman policier. Il utilise les personnages au moment paroxystique de l’action. Dans « La Chambre rouge » on voit à l’évidence un couple illégitime qui se retrouve dans un appartement. Tout est mis en scène, jusqu’aux objets choisis à dessein. Là où Vuillard nous étouffe sous l’abondance de détails, Vallotton laisse circuler l’imagination. J’adore ses scènes d’intérieur.

Il n’est guère complaisant envers les femmes. Ses nus sont plus glacés que sensuels

Son regard sur la femme est très révélateur d’une évolution de la société qui lui déplaît. Après la première guerre, la libération de la femme le met très mal à l’aise. On voit l’évolution de sa pensée à travers ses représentations féminines. A ses débuts, il peint Misia Nathanson comme une petite poupée. Par la suite, ses nus seront sans complaisance, morceaux d’anatomie aux poitrines tombantes, aux ventres lourds. Il ne recule pas devant un peu de vulgarité dans le « débordant ».

Après les gros succès de Hopper ou « Picasso et ses maîtres », Vallotton plaît-il au public?

Les visites dépassent nos espérances avec plus de 3 000 entrées par jour. Félix Vallotton bénéficie du bouche à oreille. La belle scénographie plaît. Avec les trois autres commissaires, nous avons partagé un grand bonheur à monter cette exposition.

En dehors de Vallotton au Grand Palais vous êtes l’un des conservateurs du Musée d’Orsay, un site de plus en plus fréquenté

A son ouverture, Orsay était un très beau musée. Mais depuis quatre ans, le « Nouvel Orsay » né de l’audace de Guy Cogeval est encore plus attractif. Le résultat est formidable. Grâce à un regard transversal, une nouvelle vie anime les collections. Ce sont aussi des expositions temporaires intelligentes, toujours accessibles à un large public. Orsay est un bolide lancé à toute vitesse. C’est une chance extraordinaire de travailler dans cette énergie, cette volonté de partage.

Propos recueillis par Frédérique BREHAUT

Légende photo: Spécialiste du XIXème et des Nabis, Isabelle Cahn s’est attachée à Félix Vallotton, le « Nabi étranger » qui s’est tôt affranchi des courants pour suivre une voie très personnelle. Cet isolement explique aussi qu’il soit moins connu que ses contemporains fauves ou cubistes.  Photo Philippe Dobrowolska.