Jean-Claude Killy: "Je n'ai pas le temps d'être nostalgique"

Catégorie : Jean-Claude Killy, Rencontre

Jean-Claude Killy nous a reçus à Genève où il vit depuis bientôt 50 ans. Dans un grand entretien exclusif, l'immense champion qui incarne la réussite et le rayonnement à la française des trente glorieuses, raconte son œuvre sportive et professionnelle. Descendu de sa montagne, il a parcouru le monde en restant fidèle à ses racines, ses origines, son éducation. Emblématique mais tellement accessible, il s’est confié avec pudeur mais sans trop de retenue. Une success story exceptionnelle.

Les douanes

« Je n’ai jamais oublié d’où je venais. Au début de ma carrière de skieur, j’étais simple agent de constatation dans les douanes. J’ai même gardé mon premier bulletin de paie de 1965: 760 francs. Ça aide à rester simple. J’ai toujours conservé des liens avec les douanes, notamment à travers leur Championnat du monde de ski qui se déroule dans les cinq pays alpins. Tous les cinq ans, l’épreuve se déroule en France. J’apporte mon soutien.

La Suisse et la France

« Je vis à Genève depuis 49 ans. Je pourrais vous dire que c’est en raison de son aéroport international, bien pratique pour tous mes déplacements. Mais évidemment les raisons fiscales justifient aussi ce choix. Néanmoins, je demeure très attentif à toute l’actualité française, y compris la politique avec les énervements que cela provoque en moi parfois. J’aime la France dans son caractère somptueux comme dans son arrogance insupportable. J’ai une admiration incommensurable pour ce pays, avec ses qualités et ses défauts.

Toute la famille Killy était Suisse, sauf un grand-père d’origine belge. Mon père a reçu son passeport français en 1937. S’il a voulu devenir Français, c’était par désir d'intégrer l’armée de l’air. Quand il a passé son brevet de pilote de chasse, il était Suisse. Il a changé de nationalité parce que la France avait besoin de pilotes. Nous étions avant guerre et il voulait combattre le fascisme. »

Les voyages

« A 15 ans, j’ai quitté les études et la maison familiale pour être sur les routes sept mois par an en raison des compétitions de ski. Je suis allé plus de 360 fois aux Etats-Unis, une vingtaine de fois au Japon notamment pour défendre ma ligne de vêtements Killy. C’est un pays que j’ai beaucoup aimé. Enfin, la Russie et Sotchi en particulier, lorsque j’étais responsable de ces Jeux d’hiver au titre du CIO. Entre l’attribution des JO et leur déroulement en 2014, je me suis rendu sur place 43 fois. Depuis ces deux dernières années, pour d’autres raisons, je suis retourné en Russie à une quinzaine de reprises. Et j’y vais encore. Après la compétition, les voyages ont été guidés par mes affaires. Si vous ajoutez le Dakar, le Tour de France, le lobbying  à travers 36 pays pour l’attribution des JO d’hiver à Albertville plus la préparation des championnats du monde de ski à Val d’Isère qui impliquait d’aller convaincre les jurés sur cinq continents, puis les multiples déplacements exigés par mon statut de représentant du CIO à Salt Lake City (2002) ou à Turin (2006), cela représente beaucoup, beaucoup, de voyages. D’autant qu’au CIO j’étais l’un des seuls à autant me déplacer.

C’est une des raisons pour lesquelles j’ai quitté cette instance. J’avais accompli ce que je devais en étant de surcroît, membre de la commission des finances. Après le succès extraordinaire des JO de Sotchi en 2014, je n’avais plus rien à prouver sinon me traîner d’un hôtel à l’autre jusqu’à 80 ans. J’avais 70 ans dont vingt ans dans l’Olympisme, bien plus si on ajoute ma carrière sportive. Il était temps de partir.

J’ai aussi quitté le conseil d’administration de Rolex, anticipant ma retraite. Ce n’est pas le pouvoir qui m’intéresse, mais l’action ».

La liberté

« J’ai une relation à la liberté très particulière. Mon besoin de préserver mes espaces et mes choix est peut-être lié à mon caractère montagnard. Lorsque j’étais pilote d’hélicoptère, j’ai annoncé un jour que j’arrêterai à 60 ans. Pour des raisons de sécurité, j’estime qu’après un certain âge on ne possède plus l’agilité qui permet de réagir dans la fraction de seconde. En hélico, les conséquences peuvent être tragiques. Cette décision faisait sourire mes copains qui vantaient ma forme. Pourtant, à mes 60 ans, j’ai tenu parole. Je n’ai plus piloté. En ski, ce fut la même chose.

Vingt ans de travail acharné ont été nécessaires à l’acquisition de la maîtrise parfaite du geste. Il faut être un buté comme moi pour s’y consacrer sans relâche pendant tout ce temps. Le jour où j’ai décidé d’arrêter, c’était irrévocable. »

Les affaires

« En 1968, personne en France n’imaginait qu’un sportif pouvait capitaliser sur son nom après avoir arrêté la compétition. J’avais 25 ans et je venais de décrocher trois titres olympiques quand j’ai décidé de quitter la compétition. J’entrais dans l’inconnu avec l’ambition de bien gagner ma vie pour les vingt années à venir, pas seulement quelques mois. Mark McCormack (agent de sportifs américains) est venu me voir à Grenoble avec un contrat. Le dossier faisait 4 cm d’épaisseur. Vous ne pouvez pas imaginer ma célébrité d’alors. Je recevais jusqu’à trois mille lettres par jour. A New York, je ne pouvais pas descendre la 5ème avenue. Pourtant cette popularité ne m’intéressait pas. McCormack a mis de l’ordre dans tout cela. Il a été le premier agent de sportifs, c’est lui qui a créé le métier d’abord avec Arnold Palmer, le fameux golfeur américain, puis avec moi. A la différence d’Arnold toujours sur le circuit, j’étais un sportif à l’arrêt. Mais McCormack a compris l’impact de mon nom. Je suis donc entré dans son « écurie » et c’est ainsi que les contrats publicitaires sont arrivés ».

La célébrité

« C’est dur à croire, mais la chanson d’Hugues Aufray « Killy, C’est tout bon » ne m’a pas touché. La célébrité ne me grisait pas. Je n’ai jamais embêté personne ni usé d’effets de manches pour me mettre en valeur. Des célébrités, j’en ai connues! Mais rester soi-même, c’est mieux.

Il ne faut pas oublier qu’en 1968 en France, peu de sports étaient populaires. Le rugby, le vélo à travers le Tour de France et les 24 Heures du Mans. Et le ski car en hiver, il n’avait pas de concurrence! Je suis arrivé au moment où ce sport commençait à se démocratiser. A l’époque, la notoriété du foot restait bien en-deçà. Tout est question de circonstances. Aujourd’hui, il n’y aurait aucune place pour une carrière comme la mienne ».

Le Dakar et le Tour de France

« A mon arrivée chez ASO (Amaury Sports Organisation), le Dakar enregistrait 110 participants. Financièrement, l’épreuve perdait chaque année l’équivalent de son chiffre d’affaires. A mon départ, j’avais porté le nombre d’engagés à 660. Et personne ne savait que j’étais là. J’ai aussi géré en même temps neuf Tours de France avec une égale discrétion, mais en étant efficace, permettant un bond en avant des recettes. J’ai tout simplement copié les idées que j’avais mises en place lors des JO d’Albertville: Vendre au mieux les droits télé, créer du merchandising… Je dois à McCormack d’avoir appris la rigueur en affaires et le respect qu’elles impliquent. Qu’on ait une vision du monde romantique ou non, arrive toujours le moment où il faut payer les factures. Mieux vaut alors compter sur une bonne gestion. Avec ASO, nous avons aussi racheté le Marathon de Paris qui était alors la propriété de la Ville de Paris sous Chirac. Là aussi, nous avons donné à l’épreuve une autre envergure. Je voulais rester chez Amaury Sports Organisation jusqu’en 2003, année du centenaire du Tour de France, mais j’en suis parti en raisons de divergences ».

L’aventure

« C’est Mermoz et le mythe de l’aéropostale qui m’ont conduit vers le Dakar. J’étais fasciné par cette aventure. La première fois que je me suis retrouvé dans le désert au sud de la Mauritanie, j’imaginais l’avion de Mermoz.  Avec Saint-Exupéry, Jean Mermoz était le héros de mon enfance. Alors découvrir ce paysage, pour un petit douanier de Val d’Isère, c’était inespéré »

Vladimir Poutine.

« Au risque de ne pas plaire, je l’assume. C’est mon copain. Notre amitié est née autour de Sotchi lors de la préparation des jeux Olympiques. Pendant cette période, nous nous sommes rencontrés une trentaine de fois, car le programme exigé par le CIO était difficile. Il a été attentif à nos attentes et a tout mis en place pour que les infrastructures permettent d’accueillir les Jeux d’hiver dans les meilleures conditions malgré les difficultés car Sotchi est aussi une station balnéaire des bords de la Mer Noire.  J’ai appris à connaître et à apprécier cet homme. Je le connais je pense, comme aucun autre Européen. Il possède une intelligence brillantissime. Nous sommes allés souvent dans cette région du Caucase ensemble. Nous avons même tous les deux en commun un élevage de léopards des neiges, car Poutine veut réintroduire cette espèce magnifique. C’est la plus belle bête que j’aie vue au monde. Dans l’élevage, il y en a un qui s’appelle « Killy »! Je continue à me rendre régulièrement en Russie. Il y a des paysages fascinants. Le pays et sa culture sont fascinants. Avec Vladimir Poutine, nous discutons, nous partageons des vodkas, nous nous appelons à nos anniversaires. C’est ce qu’on pourrait appeler un coup de foudre amical. »

Paris et les JO

« Paris a une très bonne chance d’obtenir les JO en 2024. Le dossier est excellent et bien géré. Paris offre une belle proposition, solide. Attendons de savoir. L’attribution sera annoncée par le CIO en septembre 2017. Les plus beaux Jeux contemporains? Selon moi, c’est Rome en 1960, parce qu’ils symbolisaient la bascule d’un monde à l’autre. C’était un temps plus insouciant. Personne ne se posait la question de l’avenir, l’époque était joyeuse avec les Vespa, les filles en mini-jupes. Dans mes montagnes, j’étais un peu loin de tout ça. Je vivais au jour le jour, avec pour seul objectif celui de gagner la course suivante. Mais je n’ai jamais été sujet à la nostalgie. Surtout pas. Regarder en arrière, c’est comme les coups de soleil. Ça fait mal le soir! Et puis je n’ai pas le temps d’être nostalgique. »

Propos recueillis par Frédérique Bréhaut