Jean-François Amadieu: " Ces discriminations taboues"

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Dans son essai « La société du paraître. Les beaux, les jeunes et les autres » (Odile Jacob), le sociologue Jean-François Amadieu dénonce la grossophobie et les enjeux de l'apparence.

Vos études mettent au jour un tabou : la discrimination liée à l'apparence physique.

Jean-François Amadieu : Dans le domaine privé, l'attirance pour tel type de personne regarde chacun. Dans le monde du travail, c'est plus problématique car on touche à la justice sociale face à l'embauche, au déroulement de carrière. Or nul ne s'insurge contre cette élimination au physique ou à l'âge. La discrimination n'est observée que sous le prisme des origines. C'est très réducteur. Plus grave, cela illustre une volonté de ne pas voir le problème.

Pourquoi ?

Le physique n'est pas considéré comme un sujet sérieux, d'où la sous-estimation d'un problème qui concerne pourtant un nombre phénoménal de personnes. Si vous prenez le cas le plus évident, celui de l'obésité, il concerne en majorité des femmes, parfois d'âge mûr et issues de milieux populaires. Les statistiques dans le Nord sont révélatrices. L'obésité est un problème de santé handicapant qui touche plutôt les femmes en situation de pauvreté. Les rejets se cumulent. Mais ces préoccupations n'émeuvent pas les élites parisiennes qui ont de l'influence sur les lois. Il n'y a personne pour porter ce débat, contrairement à la question des origines.

Est-ce parce qu'il est plus facile de se considérer victime de son nom ou de ses origines que d'un corps qui ne cadre pas avec les canons de l'époque ?

C'est bien sûr difficile à assumer encore plus à revendiquer. Car cela ramène à l'image que l'on renvoie de soi et à un sentiment de culpabilité. Les attitudes sont très ambivalentes. D'autant que les gros sont accusés d'être responsables de leur état. « Ils n'ont qu'à faire du sport » entend-on comme prétexte pour les renvoyer vers les marges.

Pourtant, des résultats de testing sur le physique ont été médiatisés, avec condamnation à la clé d'une marque de vêtements très branchée ou d'un restaurant parisien connu

Ce sont des exceptions face à la réalité. D'aucuns ne trouvent pas choquant qu'un restaurant choisisse de mettre les clients avenants à l'entrée et les autres au fond de la salle. Sur ces mêmes critères, les employeurs justifient le rejet de certaines candidatures pour des postes d'accueil. Mais pas seulement. Et cela n'offense personne. La discrimination concerne aussi les hommes plus petits que la moyenne. Sans parler du vieillissement. Si on pousse le raisonnement jusqu'à ses limites, cela pourrait donner dans les offres d'emploi : cherche femme jeune, mince et jolie. Et blanche, pourquoi pas. Le racisme est considéré comme une atteinte morale plus grave que la grossophobie.

Quel est le rôle du Défenseur des Droits ?

Il trouve plus important de défendre la cause des transgenres discriminés, soit 0,5 % de la population, que celle des obèses qui concerne 15 à 18 % des Français. C'est surréaliste. Il ne s'agit pas de lancer un concours entre les plus discriminés, mais de ne pas ignorer un problème qui pénalise des millions d'individus. Chacun le constate au quotidien mais l'analyse reste un sujet tabou.

Quelles solutions proposez-vous ?

Le passage au CV anonyme (qui a finalement été rejeté par le législateur) et sans photo. Ceux qui se mobilisent ne parlent que du patronyme, ciblant ainsi les origines. La photo est tout autant un critère de rejet. Il est temps d'examiner tous les préjugés de notre société afin de trouver des solutions qui seront bonnes pour tout le monde. À l'embauche, pourquoi ne pas s'inspirer de « The Voice » ? On sait que les discriminations liées aux origines existent. Mais réduire ce constat à un mono sujet a un effet pervers. Il accentue la victimisation d'une partie de la société.

Comment faire évoluer les mentalités ?

Les images dont nous sommes abreuvés renforcent les stéréotypes. Les gens s'accepteraient mieux s'ils se reconnaissaient à la télévision ou dans les magazines. Or il y a loin de la déclaration d'intention à la réalité. Et le rôle d'internet renforce encore l'importance de l'image de soi. L'évolution technologique permet de trafiquer son apparence et dans ce domaine, nous n'en sommes encore qu'au stade de l'artisanat.

« La société du paraître. Les beaux, les jeunes . et les autres » par Jean-François Amadieu. Odile Jacob.

Propos recueillis par Frédérique Bréhaut. Photo Philippe DOBROWOLSKA