Justine Triet, la jeune cinéaste qui monte

Catégorie : Rencontre

« Victoria » lui vaut cinq nominations aux César qui seront décernés ce soir. Rencontre avec Justine Triet, une jeune réalisatrice comblée.

"Victoria » est née sous une bonne étoile. Cinq nominations aux Césars, et non des moindres, escortent la comédie piquante de Justine Triet. Meilleur film, meilleur scénario, meilleure actrice avec Virginie Efira tandis que Vincent Lacoste et Melvil Poupaud, voisinent dans la catégorie « meilleur acteur dans un second rôle ». 

Justine a un débit de mitraillette dont elle s’amuse. « Lorsque j’ai fait lire le scénario de « Victoria », on m’a opposé des dialogues bien trop longs. Je savais qu’il n’en était rien. C’est juste une question de débit de parole. »  La comédie tient en effet en 1 h 40, portée par le verbe cadencé de Virginie Efira. « Virginie parle aussi vite que moi. Et si je n’ai pas écrit le scénario en pensant à elle, elle m’a amené ce rythme rapide», confie la réalisatrice, poursuivant « avec Virginie, j’ai eu un vrai coup de foudre. » On devine la complicité entre ces deux femmes au bord de la quarantaine. « Son tempérament correspond à ce que je cherchais pour le personnage de Victoria, une avocate un peu tapée dont on suit la chute puis la renaissance. Sans viser le film à thèse, j’aime montrer la fragilité des femmes puissantes. Et Virginie, malgré son physique de pin-up, possède ce grand sens de l’autodérision qui lui permet d’incarner cette femme prise dans ses contradictions ». 

« Je suis une fausse cool »

Justine sourit au souvenir de l’humeur toujours égale de la comédienne. « Car sur un tournage, je suis une fausse cool. Je passe mon temps à faire recommencer, dans le genre : « C’était très bien, mais… ». Je suis connue pour demander beaucoup de prises afin d’avoir le choix entre plusieurs possibilités. Je cherche, j’insiste. Des fois, c’est fatigant! C’était encore plus vrai avec « Victoria » puisque l’histoire avance souvent sur le fil. Avec trois fois rien de plus, une scène risquait de basculer dans la vulgarité, piège à éviter à tout prix ». 

La persévérance, c’est sa signature. Car rien ne destinait la Normande au cinéma. « Au contraire de mon compagnon qui dès ses 5 ans voulait faire du cinéma, mon chemin a été plus hésitant. A ma sortie des Beaux-Arts à 26 ans, il était trop tard pour passer par une école de cinéma. J’en ai gardé un complexe tenace. Ce qui explique mes doutes ».

Pourtant Justine a vite trouvé un ton singulier, une écriture. Au point d’être remarquée dès ses premiers documentaires. « Puis j’en ai eu ras-le-bol du doc, des menaces autour de mon travail sur les favelas du Brésil. Malgré tout, à cause de mon parcours, je me ne sentais pas légitime pour oser la fiction. » Grâces soient rendues au producteur Emmanuel Chaumet qui l’a convaincue. « Je me suis éclatée à écrire mon premier court, « Vilaine fille, mauvais garçon » » aussitôt  sélectionné pour le prix du film européen.

« Quand on dispose de peu d’argent, on apprend à tout faire tout seul. Par exemple, je sais monter et j’adore ça. Maintenant, je m’en remets malgré tout aux professionnels… ». On devine que cette perfectionniste délègue un peu contrainte et forcée, « parce qu’il est impossible de tout faire », concède-t-elle en souriant.

La méthode est bonne. Ses deux premiers longs métrages « La bataille de Solférino » puis « Victoria », sont tous deux passés par le Festival de Cannes. Vendredi, Justine Triet vivra la soirée des César dans le rôle envié de réalisatrice multi-nominée. « C’est très agréable.  Ma plus grande fierté est de figurer dans la catégorie du meilleur scénario. J’ai adoré ce moment de solitude avant de plonger dans l’ambiance de l’équipe. Ecrire une comédie, c’est jubilatoire et en même temps très dur. Un travail d’orfèvre! ». Sans présumer de l’épilogue de la soirée, la jeune femme savoure l’accueil réservé à « Victoria » depuis sa sortie en septembre. « Dès le début, ce film a suscité l’adhésion. Quand on travaille pendant deux ans sans que le résultat intéresse, c’est difficile à vivre. A l’inverse, ce qui arrive est miraculeux. Je serais heureuse de voir les acteurs récompensés. Et même si nous ne recevons rien, c’est déjà magnifique d’avoir attiré l’attention. »

Le regard de Justine pétille. « Je n’y crois pas trop, mais je vais quand même préparer un discours… ».

Frédérique Bréhaut. Photo Hervé PETITBON