L’homme qui tua Bob Lockhart

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Parfois, Gilles Leroy a besoin des Etats-Unis. Il s’attache ainsi aux tourments de Zelda Fitzgerald ou de Nina Simone, affronte l’ouragan Katrina aux côtés d’une vielle femme noire. L’Amérique lui réussit. C’est encore vrai avec cette plongée dans Hollywood à son âge d’or, quand le Code Hays porte l’hypocrisie au pinacle au nom de la moralité.

Vous vous souvenez de la scène finale de « L’homme qui tua Liberty Valance », lorsque le sénateur Stoddard incarné par James Stewart revient avec sa femme à Shinbone pour l’enterrement de Tom Doniphan, alias John Wayne? Stoddard retrace alors au chroniqueur local l’histoire de sa longue amitié avec le cow-boy tandis que son épouse part se recueillir devant l’hacienda en ruine de Doniphan. De la même façon, Gilles Leroy nous prend à témoin d’une double histoire d’amour et d’amitié.

A distance du temps, trois voix entremêlées racontent la passion plus ou moins secrète entre Bob Lockhart et Paul Young, deux comédiens en vogue dans les années cinquante. « La plus longue cohabitation du cinéma » persiflaient alors les gazetiers de Los Angeles, évoquant la maison sur la plage partagée par les deux hommes. La faiblesse de Paul autant que la pression des studios disperseront le parfum de scandale. Paul quitte Lockhart et le le cinéma pour endosser le costume conventionnel d’un homme accompli, sénateur et homme d’affaires, irréprochable chef de famille. Fin de la parenthèse amoureuse sulfureuse.

Un demi-siècle plus tard, trois témoins renouent les fils de cette liaison interdite longue de sept ans. Les souvenirs de Paul Young, de l’actrice Joanne Ellis et de Lieberman, l’ami et agent de Bob, reconstituent les humeurs des studios de l’époque.

Gilles Leroy chaparde à Hollywood des bribes d’histoires authentiques. Lockhart et Youg ressemblent au couple formé par Cary Grant et Randolf Scott. Les silhouettes de Monty Clift, des époux Bogart Bacall, de Brando, croisent dans les parages. Avec finesse, l’écrivain capte derrière la gloire, la brutalité d’un milieu où l’on admet l’ambiguité sexuelle à la condition qu’elle serve les succès des films mais que l’on s’empresse de condamner dès qu’elle s’affiche.

« Rassure-toi, tu oublieras que tu m’as aimé » prédit Bob lors de sa rupture avec Paul. Tant de triste cruauté dans une si courte phrase.

« Dans les westerns » de Gilles Leroy. Stock. 312 pages. 21 €. Photo C.Hélie Gallimard.