La biologiste lanceuse d’alerte

Catégorie : Barbara Demeneix, Essai‎, Rencontre

Dans la cour hors d’âge des laboratoires du Muséum d’Histoire naturelle de Paris, Barbara Demeneix, sécateur en main, toise le pot où s’obstine un rosier malingre. « Montez dans mon bureau, je m’occupe d’abord du rosier ».

La biologiste spécialiste mondiale des perturbateurs endocriniens garde de ses racines galloises et d’une grand-mère aux mains vertes, le goût des jardins. Même devant un rosier fatigué « qui au moins n’est pas traité aux pesticides », assure-t-elle.

Car les recherches de cette éminente scientifique dénoncent l’effarante toxicité des perturbateurs endocriniens. Bisphénol A, Distilbène, phtalates, mercure, sont parmi les plus connus des composés chimiques dont l’absorption entre autres méfaits sur la santé, altère le développement du cerveau.

« En 1962, la biologiste américaine Rachel Carson prédisait déjà que les effets du DDT affecteraient les humains. Le terme de perturbateur endocrinien est apparu en 1992, moment où le processus a été nommé ». Lanceur d’alerte, Barbara Demeneix démontre la dangerosité de multiples composés. « Il a fallu rendre les tests de toxicité plus pertinents. Cependant, la détection systématique n’est toujours pas mise en place. Les 145 000 produits référencés sur la liste REACH des produits chimiques produits ou vendus en Europe ne sont pas suffisamment contrôlés. Et en attendant, ces molécules peuvent se retrouver dans notre environnement. »

Les conséquences démontrées par la biologiste sont pourtant inquiétantes. Ces substances toxiques nous font perdre la tête. Au sens premier. « Pour se développer, le cerveau a besoin d’hormones thyroïdiennes. Or c’est le système hormonal le plus vulnérable aux attaques des perturbateurs endocriniens. Les analyses prouvent que l’exposition commence dès la gestation par le liquide amniotique alors que les trois premiers mois de la grossesse sont déterminants pour le quotient intellectuel. »

Aujourd’hui, les données démontrent que nombre de dérèglements hormonaux sont liés aux substances nocives, avec pour corollaire l’augmentation chez les enfants des troubles autistiques, d’hyperactivité. Barbara Demeneix va plus loin et propose l’hypothèse que ces produits invisibles portent atteinte aux capacités intellectuelles des générations futures. Les QI baissent.

Si la chercheuse est parvenue à ces conclusions, elle le doit aux batraciens. « L’hormone thyroïdienne est identique chez le poisson, la grenouille ou l’homme. Pas un atome ne diffère. J’ai donc commencé par étudier les têtards ». À pister ainsi les hormones malmenées par les produits chimiques, elle a débusqué les composés qui altèrent nos capacités.

Auparavant, la Britannique avait vu du pays. Dans les années 70, elle file enseigner au Malawi pour le compte d’une ONG. Mariée à un Français rencontré en Afrique, elle termine ses études et passe sa thèse de neurophysiologie au Canada, puis bifurque vers le Maroc pendant quatre ans avant de rejoindre l’université de Strasbourg. « Pour une femme divorcée avec deux enfants, la France était le pays parfait », concède-t-elle. Le temps d’un détour par l’Allemagne, Barbara Demeneix rejoint en 1990 le Muséum d’Histoire naturelle à Paris où elle s’intéresse aux têtards.

« Au Muséum, j’avais une belle opportunité de creuser le sujet des perturbateurs endocriniens. À la suite d’un article important, j’ai été nommée par le gouvernement expert auprès de l’OCDE. Depuis, je continue à me battre ».

Car sous la scientifique pointe la citoyenne avertie. « Je suis grand-mère et constater que notre charge chimique augmente dans ces proportions m’inquiète. Le danger des perturbateurs endocriniens est désormais bien identifié grâce aux travaux de très bons chercheurs et aux comités performants. C’est une question de santé publique fondamentale. Toute la chaîne est contaminée. Lutter contre le changement climatique et les perturbateurs endocriniens relève de la même urgence. L’industrie chimique ou celle du charbon productrice de mercure, portent d’énormes responsabilités. »

Cependant, début mars, l’Europe rejetait une nouvelle fois les critères destinés à faire interdire les substances chimiques dangereuses. Face à l’industrie, la communauté scientifique a perdu une nouvelle bataille.

"Le cerveau endommagé" de Barbara Demeneix. Odile Jacob.

Texte; Frédérique Bréhaut. Photo Hervé PETITBON