La boxe, ce sport déraisonnable

Catégorie : Daniel Rondeau, Grasset, Rencontre

À 56 ans, un âge où les plus endurants ont raccroché les gants, Daniel Rondeau s’est mis à la boxe anglaise. Pas une passade, non, ni un coup de tête. Plutôt une règle de vie entretenue avec constance face au sac pendu dans sa grange.

« La découverte de la boxe a accompagné la fin de « Dans la marche du temps », roman volumineux qui m’a demandé sept années de travail quotidien. Il faut tenir la distance, ne pas s’écrouler, garder une énergie plus forte que les doutes et les difficultés. J’en suis sorti épuisé, car contrairement à ce qu’on imagine, l’écriture est très physique ».

Le déclic survient dans la salle de sport d’un hôtel de l’Ile Maurice. « Tout le monde était à la plage et le coach un peu déprimé dans sa salle vide m’a montré une poire de vitesse. À la fin de la séance, les bras en feu, j’avais trouvé ce qu’il me fallait ».

Le goût du ring

Rentré chez lui au milieu de ses bois de Champagne, Daniel Rondeau contacte le club le plus proche, fort d’une demande insolite : apprendre à boxer à domicile. « Asocial, je ne voulais pas fréquenter une salle ». La requête n’a pas désarçonné l’entraîneur, qui a si l’on ose dire, relevé le gant. Dix années durant, Jérôme Vilmain, ancien ouvrier des champagnes Mercier devenu prévôt, sera le coach personnel de l’écrivain.

« Nous venions de deux planètes différentes. Je lui expliquais mes livres, mes combats pour obtenir une page tous les jours, lui me racontait sa passion de la boxe. Notre rencontre miraculeuse a permis de tisser des liens fraternels. Jérôme est devenu un ami de la famille. De mon côté, tout en restant chez moi, mon univers a changé ».

Amusé, Daniel Rondeau se souvient du commentaire un peu navré de son coach à la fin d’une séance intensive. « « Ah mon Titi. Dommage que je ne t’ai pas connu plus tôt. J’aurais fait quelque chose de toi ». Tout était dit ! ».

L’amateur revendique néanmoins fièrement « une gauche qui a beaucoup progressé. Inexistante à mes débuts, elle est très forte désormais. » D’un niveau honnête, le pugiliste solitaire n’affiche aucun regret de n’avoir jamais déployé ses talents sur la scène d’un ring.

« Je me prépare à un combat qui n’adviendra jamais, sans que cela fasse naître la moindre frustration. La leçon du coach avec les pattes d’ours, c’est très satisfaisant pour un vieillard comme moi. Et quand je le vois qui commence à sourire, c’est signe qu’il invente des exercices nouveaux ! ».

Daniel Rondeau garde cependant le souvenir amusé d’un défi de matamore. « En 2009, j’ai monté l’opération Ulysse 2009 en embarquant une trentaine d’écrivains sur le BCR Meuse. Qu’est-ce qui m’a pris de défier un des marins, boxeur de 20 ans ? À l’heure dite, il est venu sur le pont avec un copain. Les deux matelots m’ont fait travailler pendant une heure avec l’élégance de ne jamais tirer avantage ni de leur supériorité physique ni de leur jeunesse ».

La boxe, c’est cela aussi. « Une vie entière peut être comblée par ce sport qui exige lucidité, courtoisie, endurance, courage, noblesse… Un socle pour une existence accomplie ».

Daniel Rondeau est intarissable. « La boxe offre beaucoup de points communs avec l’écriture. Sur le ring ou face à son livre, on partage la même solitude ».

Nommé ambassadeur à Malte, l’écrivain avait pris soin d’emporter outre la bibliothèque d’un honnête homme, un sac de boxe accroché illico à une branche de caroubier. Et lorsque son excellence pugiliste accueillit un jour
délégation champenoise, des boxeurs marnais escortés de Jérôme étaient du voyage. Ce qui a permis quelques entraînements sous le caroubier ponctués de : « Mon Titi ambassadeur »…

En Daniel Rondeau, l’écrivain et le boxeur se répondent. « Lors d’un combat, chacun sur le ring veut écrire l’histoire. Il y a une dramaturgie, avec son langage, ses codes. Les trois minutes d’un round contiennent tant de courage, d’émotions, d’espérances », résume celui qui est devenu un fervent supporter des boxeurs professionnels de son club. Car Daniel Rondeau l’asocial fréquente ces réunions de boxe chauffées à blanc par le public. « Le mystère de la boxe tient à sa nature paradoxale, mélange de sauvagerie et de noblesse. C’est un sport déraisonnable », concède-t-il. Quelle belle définition.

"Boxing Club"  par Daniel Rondeau. Grasset. Photo Philippe Dobrowolska.