La carte et le territoire

Catégorie : Gallimard, Récit‎, Sylvain Tesson, Nouveautés

En août 2014, Sylvain Tesson réchappe de peu à une chute de huit mètres. Abîmé, le funambule trop audacieux choisit sa rééducation; les sentes oubliées plutôt que le centre de rééducation et les nuits à la belle étoile plutôt que le confinement. Ce grand arpenteur du monde s’en remet une fois de plus à la marche, obéissant au précepte de Thomas de Quincey: « Je vais sortir. Cela va m’ôter ma fièvre et je ne serai plus malheureux dorénavant ».

Entre fin août et début novembre, il trace une diagonale vagabonde depuis Tende aux portes du Mercantour jusqu’à la pointe du Cotentin. A la reconquête quotidienne de son corps, il a pour viatique une carte au 25 000ème de l’IGN riche d’itinéraires de contrebande, ces « chemins noirs » selon l’expression de l’écrivain provençal René Frégni. Sylvain Tesson qui a traversé les steppes mongoles, franchi l’Himalaya et défié la solitude en Sibérie, maraude au creux de cette France de l’hyper-ruralité dessinée par les rapports des technocrates. « Les chemins noirs dont je tissais la lisse avaient cette haute responsabilité de dessiner la cartographie du temps perdu. Ils avaient été abandonnés parce qu’ils étaient trop antiques. Ce n’était plus considéré comme une vertu ».

A l’affut autant que possible de cette solitude, il s’écarte d’une campagne blessée, balafrée de ZAC, de rocades, contourne un paysage « modernisé » à grands renforts de zones périurbaines et d’arpents domestiqués, « territoire moucheté du rêve pavillonnaire », clouté de ronds-points. « Après l’âge de Bronze, antique ou féodal, voici l’âge du flux » constate le chemineau.

Sur ses pistes plus sauvages, il puise son énergie dans l’élasticité du pas retrouvé comme dans les ondes que lui renvoient les sols de granite ou de basalte. Tesson croit en ces forces telluriques silencieuses. Il médite sur la beauté d’une forêt, évoque le grand Braudel ou Fabre le naturaliste, invite parfois les complices de ses voyages lointains à faire un bout de chemin avec lui. Même sa soeur consent à expérimenter une nuit à la belle étoile du côté de La Châtre. Le résultat sera aussi drôle que désastreux.

Mais surtout le marcheur se tient autant que possible à l’écart de ce qu’il nomme « le dispositif », ce quadrillage qui réduit l’échelle des campagnes et additionne les contraintes sur les épaules des individus. Il traverse le pays en se dissimulant. Aux aguets, le marcheur cueille l’instant, salue  les vertus des haies et des forêts en feu de l’automne. « Certains hommes espèrent entrer dans l’Histoire, nous étions quelques-uns à préférer disparaître dans la géographie ». 

Lui emboîter le pas sur ces itinéraires est pur régal.

« Sur les chemins noirs » Sylvain Tesson. Gallimard. 142 pages. 15 €. Photo Thomas Goisque. Gallimard.