La grande nageuse

Catégorie : Chantal Thomas, Roman‎, Seuil, Nouveautés

Lumineux, le splendide récit de Chantal Thomas salue les voluptés océaniques.

Quel que soit le sujet, l'auteur des "Adieux à la reine" est toujours d’une élégance absolue. Romancière et essayiste, la spécialiste de Sade et de Casanova, traverse ici sa propre histoire afin de rejoindre sur la rive sa mère, femme distante mais infatigable nageuse.

Née en 1919 « avec le triomphe du crawl », Jackie célébrera toute sa vie d’intenses cérémonies aquatiques.

Adolescente, bravant les interdits avec l’aplomb né des impérieuses nécessités, elle n’avait pas résisté à des longueurs anachroniques dans les eaux glauques du grand bassin du château de Versailles.

Plus tard, mariée et mère d’une enfant unique, les bains de mer à Arcachon, la ville des quatre saisons, la délivrent d’une vie entravée. Sur le sable, sa fille Chantal prend conscience de sa singularité en observant les familles plus conventionnelles de la plage, celles qui « font tout comme il faut », sans nageuse obstinée coiffée d’un bonnet de bain à marguerites.

Mère lointaine, la naïade dissout sa mélancolie au large.

Puis, jeune veuve à la quarantaine, Jackie délaisse l’Atlantique pour la Méditerranée. Menton, Nice, offrent leur succession de rendez-vous avec la mer, euphorie sans cesse renouvelée jusqu’aux premières fissures apparues avec le grand âge. D’une infinie délicatesse, Chantal Thomas raconte cette « étrangère particulière », toujours souveraine malgré ses défaillances, quand sa mémoire blessée lui laisse craindre d’oublier un jour ce mouvement torsadé du poignet, paraphe d’un crawl parfait.

Au fil des années, la petite fille solitaire s’est rapprochée de cette mère dont les bizarreries l’intriguaient plus qu’elles ne la chagrinaient. La plénitude d’une relation peut alors s’installer avant qu’il ne soit trop tard.

Sur les traces de la grande nageuse, Chantal Thomas glisse dans le temps. Entre deux souvenirs comme entre deux eaux, l’écrivain célèbre le corps qui exulte dans les vagues, la volupté de ce rite solitaire qu’elle goûte elle aussi dans le sillage de Jackie.

Élégant, sensuel, le portrait saisissant alterne ombres et lumières. La force de Chantal Thomas tient dans ces équilibres subtils, avec l’océan en maître de voluptés secrètes. Voici des réminiscences dont le chant atteint une grâce rare.

Que nous transmettent les mères ? De la sienne, Chantal Thomas a hérité le goût du grand large.

« Souvenirs de la marée basse » Seuil. 213 pages. 18 €. Photo Hermance Triay