La petite musique de l’exil

Catégorie : Gallimard, Laura Alcoba, Roman‎, Nouveautés

Telles deux vigies, les tours Mercuriales veillent sur la jeune narratrice. À Bagnolet, où les lieux portent des noms de choses disparues comme « La Fosse aux fraises », ou « Le parc du château de l’Étang », l’enfant de 12 ans poursuit sa correspondance avec son père emprisonné à 11 000 kilomètres, à La Plata.

Deux ans auparavant, elle découvrait la France au Blanc-Mesnil, ce « presque Paris » terre d’accueil des réfugiés politiques dont sa mère et Amalia, Argentines fuyant la dictature militaire.

Désormais, la vue depuis l’appartement de la tour embrasse Paris, le vrai, dont les monuments se devinent par-delà le périphérique. Et surtout, il y a Les Mercuriales, baptisées Ponant et Levant, dont les parois de verre bleuté racontent la course du soleil au-dessus de la banlieue.

Quel plaisir de renouer avec cette chronique d’exil commencée par « Manèges ». La jeune héroïne a trouvé sa place dans son nouveau pays. Elle grandit, découvre les émois de l’adolescence, les copines du collège Travail si bien nommé. Pourtant, ce n’est pas ce menu butin qui alimente la correspondance assidue entretenue avec son père lointain et pourtant si présent. Le prisonnier de la junte, très soucieux du bagage culturel de sa fille, veille sur ses lectures, l’exhorte à plonger dans l’œuvre de Victor Hugo. Mais il est tant à vivre et les romans de Victor Hugo sont si épais…

Dans le petit appartement de Bagnolet, l’Argentine imprègne toujours le quotidien autour de l’immuable cérémonie du maté. Amalia n’en finit pas de raconter la brutalité de la junte, la terreur des clandestins. Pourtant, l’enracinement en France suit son chemin. Le 10 mai 1981, devant l’écran capricieux d’une télévision chinée chez Emmaüs, trois exilées captivées suivent l’apparition du visage de François Mitterrand.

À hauteur d’enfant, Laura Alcoba poursuit son autobiographie, récit délicat d’un exil. La petite musique de sa plume légère embrasse avec une même grâce les troubles de l’adolescence et la condition de déraciné. Et quel bel hommage à la langue française, la langue de l’accueil et de la liberté.

« La danse de l’araignée » de Laura Alcoa. Gallimard. 143 pages. 14 €. Photo Jean-Baptiste Millot.