La pudeur des sentiments

Catégorie : Albin Michel, Roman‎, Stuart Nadler, Nouveautés

Trois femmes, trois générations, trois relations aux hommes, tressent les fils du nouveau roman de Stuart Nadler. Descendante de Yiddishs rescapés des pogroms, Henrietta a fait scandale dans des années soixante-dix avec « Les Inséparables », un livre audacieux sur le plaisir féminin. « Un putain de Truc » dont elle ne voulait plus entendre parler jusqu’à ce que le besoin d’argent incite la septuagénaire à accepter une réédition. Oona sa fille, chirurgienne orthopédiste de 40 ans, décide de divorcer de Spencer, chômeur de très longue durée et incorrigible fumeur de joints. Enfin, Lydia, leur fille de 15 ans inscrite dans un pensionnat huppé, affronte la honte de photos d’elle, poitrine dénudée, balancées sur internet par son petit copain.

Grand-mère, mère, petite-fille, traversent chacune une étape délicate de leur existence. A son veuvage, Henrietta découvre que son mari, un chef dont la table fut jadis une des meilleures de Boston, lui a caché l’ampleur de leur ruine. Oona, en plein divorce, expérimente une nouvelle liberté sans en tirer de satisfaction. Quant à Lydia, sa première relation amoureuse est sabotée par une tromperie violente. Le temps de la sexualité joyeuse défendue par sa grand-mère est révolu.

La finesse de Stuart Nadler déjà à l’oeuvre dans « Un été à Bluepoint », son premier roman, s’épanouit avec cette observation très féminine. Avec quelle justesse il capte les contradictions de ses héroïnes, partagées entre leur désir d’accomplissement et la crainte du regard d’autrui sur leurs choix. Face à elles, les hommes ne se montrent pas toujours à la hauteur. Pourtant, on leur pardonne tant ils s’appliquent à tenter de sauver ce qui peut l’être. Pour l’un, son restaurant, pour l’autre son mariage. Vains et touchants efforts devant les naufrages prévisibles. 

D’une douce mélancolie, la chronique familiale des Olyphant est constellée de moments de grâce. Henrietta, après la disparition de son mari, espère toujours découvrir ces petits mots tendres qu’il cachait dans des endroits insolites de la maison. C’est encore la détresse d’un chef devant un fond de veau saccagé ou le langage muet du chagrin après une disparition. Chez Stuart Nadler, la pudeur des sentiments s’arme d’humour noir, politesse des désespérés. La traduction d’Hélène Fournier rend chaque nuance de ce roman élégant qui assoit le grand talent de l’Américain.

« Les Inséparables » de Stuart Nadler. Traduit de l’américain par Hélène Fournier. Albin Michel. 405 pages. 22,50 €.