La souveraine des dessous chics

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Elle a fait entrer la lingerie dans la haute couture. Chantal Thomass ou l'élégance impertinente.

Dans son boudoir de la rue Saint-Honoré, cocon soyeux où le moindre raffinement porte sa signature, Chantal Thomass est souveraine.

Silhouette impeccable, chevelure de jais au carré et lèvres incarnat sur teint de porcelaine, la styliste dessine dans l'espace ses contours nets immortalisés au début des années quatre-vingt par le publicitaire Benoît Devarrieux.

Fidèle à son image, Chantal Thomass, 70 ans depuis peu, incarne l'ultra-féminité.

À trop s'ennuyer à Vanves de l'autre côté du périphérique, la petite banlieusarde claque la porte sans attendre ses 20 ans. La terre lui appartient. Elle fera sa conquête. « J'avais cette envie farouche de connaître autre chose, d'être indépendante », résume-t-elle. Ses parents la rêvent épouse de pharmacien ou de notaire ? Elle part au bras de Bruce Thomass, séduisant bohème issu des Beaux-Arts. Les premières créations du couple sans le sou séduisent d'abord Saint-Tropez, puis Paris. Autant dire le monde.

L'élégance en toutes circonstances

« Je dessinais des vêtements originaux. J'avais aussi un look singulier avec mes coiffures marrantes, mes chaussures extravagantes et ma silhouette filiforme. J'étais bien foutue ! En ces temps où les filles imitaient Brigitte Bardot pulpeuse et bronzée, blanche avec mon rouge à lèvres, je tranchais ! »

Chantal Thomass possède le don d'influencer l'air du temps. Son nom s'affirme dans ces années soixante-dix qui jettent les soutiens-gorge par-dessus les moulins. « C'était l'époque des soutiens-gorge couleur chair, tristes, utilitaires. Ma génération s'en passait. Nous étions toutes seins nus sous nos tee-shirts ».

Chantal Thomass invente pourtant des dessous chics, puise dans les belles matières, joue du décalage, mêle les codes du masculin-féminin, y ajoute la frivolité du frou-frou réhabilité. Sa lingerie aux légèretés de dentelles enrubannées de soie triomphe. Elle fera sa gloire au point d'éclipser ses collections de vêtements. « Je puisais mon inspiration chez les pin-up des années 50 ou dans la mode des Années folles ». Il en est resté l'iconique coiffure à la Louise Brooks.

Son succès escorte la frénésie des nuits parisiennes ou new-yorkaises entre deux défilés délirants conçus par les stylistes en vue. Kenzo, Castelbajac, Mugler, Thomass. C'était à celui qui impressionnerait le plus les autres. « Tout était permis alors. Et il y avait tant d'argent ! Passionnés, nous claquions tout en défilés. C'était une période très créative. Je me suis beaucoup amusée entre mes 25 et mes 35 ans. Jusqu'à l'hécatombe du sida ».

Tant de dépenses coûtent à Chantal Thomass sa griffe, rachetée, perdue puis retrouvée. « Nous vivions au-dessus de nos moyens » concède-t-elle. Ni ses déboires financiers, ni ses défaites face aux groupes industriels, n'entament une créativité qui heurte les orthodoxes du féminisme, ravit les autres.

« Féministe de toujours, je suis arrivée au moment des féministes extrêmes. Je n'ai pas compris pourquoi elles me ciblaient car je n'ai jamais donné une image dégradante. Les femmes portent de la jolie lingerie pour se sentir belles. Pour soi d'abord, car l'amoureux n'est pas là à chaque instant de notre vie ! ». Le malentendu culmine en 1999 avec les mannequins vivants des vitrines des Galeries Lafayette. L'impertinente relativise le scandale. « Je savais que les féministes réagiraient, mais pas à ce point car il n'y avait rien de provoquant. En pleine guerre du Kosovo, j'ai mis de la légèreté dans l'actualité », sourit-elle.

Reine des dessous chics, Chantal Thomass si sensible au raffinement du XVIIIe siècle, garde son élégance en toutes circonstances. Quand la haute couture lui pique ses guêpières, elle préfère y lire un hommage plutôt qu'un pillage. De même, elle ne s'étend pas sur l'indélicatesse des industriels qui l'ont congédiée. Questionnée sur d'éventuels regrets, elle répond par l'humour : « Ne pas avoir suivi d'études de droit ! »

« Les dessous chics c'est ne rien dévoiler du tout ». La chanson de Gainsbourg s'ajuste à cette frondeuse comme un bas de soie sur le galbe d'un mollet.

« Une bonne partie de ma vie a été une fête. Surtout, j'ai toujours fait ce que j'aime, ce qui est le luxe ultime », glisse-t-elle. Et si la mode est un sport de combat, alors Chantal Thomass aura mené sa guerre en dentelles. Noires, cela va de soi (e).

"Sens dessus dessous" par Chantal Thomass. Michel Lafon.

Texte Frédérique BREHAUT. Photo Frédérique Bréhaut.