Lauren Collins, l'Américaine qui voulait aimer en français

Catégorie : Flammarion, Lauren Collins, Récit‎, Rencontre

"Quand je te parle anglais, j’ai l’impression de te caresser avec des gants ». Cette phrase d’Olivier m’a tuée ! », raconte Lauren Collins. Avec quels mots aimer l’autre lorsque son vocabulaire vous échappe ? L’Américaine s’empare de ce sujet avec autant d’humour que de finesse.

Les chemins de la mondialisation sont imprévisibles. L’histoire de Lauren Collins en témoigne. La jeune fille de  Caroline du Nord, journaliste au prestigieux New Yorker où elle a signé des portraits de Michelle Obama ou de Melania Trump, rencontre Olivier à Londres puis, suit ce Bordelais parfait anglophile à Genève. Or, c’est sur les rives du Léman que Lauren prend la mesure de ses lacunes dans la langue de Molière.

« Avec mes quelques mots de français, je me suis sentie misérable. Autonome toute ma vie, je me suis soudain heurtée à des limites. Une chose aussi simple qu’aller acheter une lampe chez Ikea m’était impossible. Sans maîtrise de la langue, on se sent banni ».

Bien sûr, Genève ville internationale, pratique l’anglais. « C’est la langue du travail » corrige Lauren. « La vie réelle, celle des courses, du quartier, se passe en français ».

La jeune épouse s’applique, tâtonne, commet des gaffes en disant « je t’aime » à un ami, faute d’équivalent au « like » anglais, bien moins intime. « En français, le monde est divisé entre sphères publique et privée, entre « tu » et « vous », frontières qui n’existent pas en anglais ». Avec son mari, le quotidien se conjugue toujours en anglais, quand bien même le couple a quitté Genève au profit de Paris.

« Au sein d’un couple, c’est difficile de trouver un autre équilibre quand on a bâti une relation dans une langue. » Une question taraude l’Américaine de plus en plus à l’aise avec nos tournures : « Si avec Olivier nous décidons d’échanger en français, vais-je découvrir quelqu’un d’autre ? ». Au fur et à mesure de ses progrès, la réponse la rassure.

Car sur le chemin de la francophonie, Lauren avance vite. La vie à Saint-Germain-des Prés accélère sa formation, même si quelques tics charmants servent encore de béquilles à une syntaxe à peine trébuchante. En guise de ponctuation involontaire, les formules « You know » (vous savez) ou « I mean » (je veux dire), trahissent l’Américaine aussi sûrement que des glaçons dans un verre de bordeaux classé. La néo-Parisienne cueille ses cours à la volée, en écoutant la matinale d’une radio ou les mots du dehors. « Je m’instruis à l’école de la rue ! », plaisante la journaliste chargée d’expliquer l’actualité française à ses compatriotes.

Maman d’une petite fille et bientôt mère de nouveau, Lauren Collins philosophe. « L’ironie de l’histoire, c’est qu’Olivier est désormais la seule personne de mon entourage avec qui je parle en anglais, alors que j’ai appris le français pour lui ! »

S’il fallait choisir la langue de la vie conjugale ? « J’aime cette phrase de George Steiner : « Dès qu’on n’est pas l’autre, on traduit ». Un couple de même origine invente aussi un langage commun, patchwork tissé de petits noms, de connivences, de souvenirs. En revanche, apprendre la langue de l’être aimé permet de découvrir des choses sur soi. »

Depuis qu’elle est devenue une Américaine à Paris, la journaliste avoue qu’elle n’est plus tout à fait la même femme. « Ma relation à l’anglais a beaucoup changé. Je sens l’influence du français lorsque j’écris un article pour le New Yorker. » Elle a particulièrement souffert au moment d’expliquer aux Américains la campagne pour l’Élysée. « Traduire en anglais un discours politique français est une épreuve qui exige un registre très élevé de la maîtrise de votre langue. Le français est la langue de l’abstraction. Nous sommes bien plus pragmatiques ».

La jeune femme a trouvé le point d’équilibre. « Le français reste ma langue du jardin secret, alors que mon anglais appartient à tout le monde ». Sa dernière fierté tient dans son portefeuille. « J’ai reçu ma carte de presse française ! » annonce fièrement cette fan d’Élisabeth Badinter, ravie de se sentir femme française, à la fois mère de famille et indépendante, « une femme à qui on ne demande pas d’être parfaite comme aux États-Unis ».

"Lost in french" de Lauren Collins. Flammarion.. Photo Claude Gassian.