Le roman prémonitoire de Kourkov l'Ukrainien

Catégorie : Andreï Kourkov, Liana Levi, Poche, Regards

Lorsqu'Andrei Kourkov use de la fable grinçante pour remonter le temps, les liens entre l'Ukraine et la Russie prennent un singulier relief à la lueur de l'actualité.

Voici une dizaine d’années, Andreï Kourkov surgissait avec les mésaventures désopilantes de Victor, journaliste spécialisé en chroniques nécrologiques rédigées à titre préventif. Flanqué de Micha, pingouin dépressif sauvé du zoo, Victor traversait un pays déboussolé. D’autres romans depuis ont confirmé le talent de l’écrivain ukrainien, prompt à rire des désordres de l’ex Union Soviétique pour ne pas avoir à en pleurer.

La vie au temps de Khroutchev

"Le jardinier d’Otchakov" se tient justement sur cette frontière entre le XXIe siècle et l’époque où l’Ukraine n’était qu’une province de l’URSS. Dans la banlieue de Kiev, Igor, nouvel Oblomov, se la coule douce. Il vit toujours chez sa mère, glande toute la journée et trinque souvent avec Kolian un employé de banque qui améliore son ordinaire en piratant les comptes de ses clients. Igor se moque du passé et évite de penser à l’avenir. L’arrivée d’un vagabond embauché comme jardinier rompt pourtant le cours paisible des jours. A la poursuite d’un magot caché, Igor va mesurer les étonnantes vertus d’un vieil uniforme de milicien. À chaque fois qu’il l’endosse, il est propulsé en 1957 à Otchakov, petite ville ukrainienne des bords de la mer Noire.

L’URSS a alors bien du charme lorsqu’elle prend les traits d’une poissonnière gironde. Le cœur en bandoulière, Igor retrouve ainsi le goût perdu de certains poissons et des alcools frelatés qui tuent.

Les temps changent mais les hommes demeurent, avec leurs failles, leurs tentations et leur façon de contourner un système injuste pour en tirer quelques faibles profits. En 1957, sous Khroutchev, la population survit de menus trafics en tout genre. Cinquante ans plus tard, les réflexes sont identiques autour des mêmes carambouilles et de mafias toujours redoutables.

Fidèle à l’humour décalé du "Pingouin", Andrei Kourkov fait ici oeuvre prémonitoire avec ce roman écrit voici plusieurs années.

"Le jardinier d'Otchakov" d'Andreï Kourkov. Traduit du russe par Paul Lequesne. Liana Levi Piccolo. 11,50 €. Photo Philippe Matsas. Opale