Les idées folles de Sylvain Tesson

Catégorie : Folio, Poche, Sylvain Tesson, Nouveautés

On aime Sylvain Tesson pour ses audaces et son panache qui le portent vers des aventures qu’on ne frôlerait même pas en rêve. Attrait des infinis en guise de boussole, il traverse l’Anatolie, le désert de Gobi ou le Tibet, vit six mois de solitude dans une cabane aux fins fonds de la Sibérie. Des extrêmes il fait son ordinaire et en ramène des livres insolents de liberté avec lesquels il élève un monument à la gloire de « l’escapisme », art de l’esquive qu’il pratique en esthète.

De ce goût de l’épopée ajouté à un tropisme russe persistant, est née cette aventure folle: suivre les traces de la débâcle de la Grande Armée à l’hiver 1812. Deux siècles plus tard, avec quatre comparses (deux Russes, et deux Français, « un dandy pessimiste et un monomaniaque du photon »), Sylvain Tesson coiffé d’un bicorne, insignes impériales flottant au vent glacé, entreprend les 4 000 kilomètres entre Moscou et Paris au guidon d’un side-car Oural. Les mémoires de Caulaincourt  et ceux du sergent Bourgogne, le stratège et le vélite à nouveau réunis, servent de viatique.

Ce qu’il poursuit, outre les mânes de la Grande Armée étrillée par l’hiver ? « Un délire traversé d’Histoire, de géographie, irrigué de vodka, une glissade à la Kerouac, un truc qui vous laissera pantelant le soir, en larmes au bord d’un fossé ».

Car comment imaginer l’épouvante de cette armée en déroute dès son départ de Moscou le 19 octobre? Six mois auparavant, l’empereur franchissait le Niemen avec 500 000 hommes prêts à le suivre au bout du monde pour en déloger les Anglais. Quittant Moscou en flammes, il reste 100 000 survivants harcelés par les troupes de Koutouzov et surtout par le froid qui les rend fous de souffrances. Des milliers de morts jalonnent la colonne qui s’étire sur 60 kilomètres. La Berezina ajoute un drame théâtral au supplice quotidien. A Vilnius, il reste 40 000 soldats décharnés vite décimés par le typhus. Les survivants arriveront à Paris en janvier 1813, bien après Napoléon qui leur a faussé compagnie, pressé de regagner son palais.

Tesson au guidon de son Oural rustique, attrape des bribes de cette aventure démente. « L’Oural est lente et la Russie sans fin ». 

Au fil de cet étrange pèlerinage, il dresse l’éloge de la démesure. Son style net approche le calvaire d’une troupe poussée aux limites des ressources humaines pendant cette retraite hallucinante. Le récit emporte comme une charge de hussards.

« Berezina » de Sylvain Tesson. Folio 204 pages. 7,10 €.