Les nuits de plumes d'Amanda Chapman

Catégorie : Rencontre

Soliste au Moulin-Rouge, l'Australienne Amanda Chapman incarne l'esprit du cabaret parisien

Les coulisses bruissent de frou-frou et de rires étouffés. À quelques minutes du show, Amanda Chapman reste zen. « C'est mon côté australien. Jamais dans le rush. On a toujours le temps ». Sourire éclatant, la somptueuse créature voile ses yeux en amande de faux cils grands comme des ailes de papillon exotique, ajuste le chignon postiche qui disparaîtra sous d'extravagantes coiffes emplumées. Encore un instant et la soliste du Moulin-Rouge sera prête pour sa première entrée en scène d'une longue soirée.

Dix années de revue n'ont pas émoussé son enthousiasme. « J'ai quitté Sydney pour réaliser mon rêve : devenir danseuse en France. Mon petit frère lui aussi attiré par Paris et le cabaret, a été l'un des douze danseurs du Moulin-Rouge. Nous avons partagé une année formidable ».

Dix kilos de plumes et de strass

Enfant, Amanda qui songe davantage à l'opéra Garnier qu'au boulevard de Clichy, suit une formation classique. « Mais quand j'ai atteint 1,80 mètre, on m'a fait comprendre que j'étais trop grande pour le ballet et que j'avais davantage un physique de cabaret ». Le succès du film « Moulin-Rouge » avec sa compatriote Nicole Kidman achève de la convaincre. « À 18 ans, j'étais fascinée par ce spectacle qui n'a pas d'équivalent en Australie. Lorsque la troupe du Moulin est venue recruter à Melbourne, je me suis présentée au casting. J'ai été retenue parmi les 400 filles en concurrence ! ». À défaut des plumes d'Odette dans « Le lac des cygnes », Amanda Chapman se pare de celles des Doriss girls, nom donné aux danseuses du Moulin-Rouge. Elle a 20 ans et s'installe à Paris bien loin des siens. Sans regrets. « À mon arrivée j'étais très intimidée. Tout me paraissait bien plus grand que ce que j'avais imaginé et l'émotion était bien plus forte que devant le show vu en tournée ».

Il lui reste à apprendre les codes du cabaret.

« Une revue est aussi exigeante que le ballet classique. Il faut une maîtrise artistique et technique. Nous dansons deux fois par soir, six jours par semaine. Étant l'une des deux solistes et meneuse, j'apparais donc dans chaque tableau. Ce n'est jamais très long mais c'est intense. Les représentations exigent des qualités physiques car nous portons des costumes parfois très lourds. La tenue des grandes plumes pèse dix kilos ».

Dans la loge qu'elle partage avec l'autre soliste, un privilège puisque les autres Doriss font loge commune, un tapis de sol roulé dans un coin en témoigne : sous les paillettes, il y a la sueur du travail. « Chaque soir je consacre une heure à l'échauffement puis une demi-heure au maquillage. » Statut de soliste et de meneuse de revue oblige, Amanda apprécie le privilège d'une habilleuse particulière, ce qui n'est pas un luxe puisqu'elle change quinze fois de costume pendant le spectacle. Une métamorphose plus rapide qu'un chahut de Cancan.

Ces dix années de Moulin-Rouge ont façonné la belle Amanda. « Vis-à-vis des autres danseuses, je ne peux pas vous annoncer mon salaire, mais nous sommes très bien payées. Franchement. Au fil du temps, la troupe est devenue ma famille. Je suis attentive aussi aux nouvelles venues. À 18 ou 19 ans, ce sont des bébés souvent loin de chez elles. Nous avons nos habitudes. Nous allons au café. Le bistrot, c'est mon côté le plus français ! »

Sous les projecteurs, Amanda deviendra déesse hindoue, prêtresse égyptienne, danseuse dénudée étincelante de strass et bien sûr, joyeuse cocarde dans la farandole du French-Cancan. Si Française Amanda !

« Vous ne croyez pas si bien dire. J'ai commencé les démarches pour obtenir la nationalité. Et avec mon petit ami ingénieur, nous sommes en train d'acheter une maison en banlieue ».

L'appel du plateau retentit dans la loge. L'heure du show approche. C'est le moment où l'on découvre en coulisses le surprenant va-et-vient de filles sublimes entièrement couvertes d'un Babygro en pilou. « C'est notre « gambi », un pyjama cousu par la maman d'une des danseuses. Ainsi, nous n'attrapons pas froid dans les couloirs avant de passer nos costumes ».

Amanda, reine du show, est déjà emplumée d'écarlate. Dans le plus populaire des cabarets parisiens, le spectacle commence.

Photos Philippe DOBROWOLSKA