Les parias du paquebot

Catégorie : Actes Sud, Roman‎, Valentine Goby, Nouveautés

Qu'il est gai, le beau Paulot. Qu'il est habile à entraîner dans la danse la clientèle du Balto. Dès qu'il souffle dans son harmonica Hohner, le cafetier de La Roche-Guyon fait tourner le petit monde du bistrot sous les regards admiratifs de sa femme Odile et de Mathilde la fille cadette.

Nous sommes dans les années cinquante et au Balto, on est heureux avec cette obstination qui fait croire en des lendemains insouciants. Seulement Paulot s'essouffle. La tuberculose ronge ses poumons en catimini. Le bistrotier ne peut plus tenir son harmonica, ni même son comptoir et doit s'exiler au sanatorium d'Aincourt, « le Paquebot » amarré en pleine forêt où bientôt Odile également contaminée, le rejoint.

La maladie démembre la famille Blanc, soudain éparpillée. Mathilde et Jacques sont placés en familles d'accueil. Le Balto est vendu, la nouvelle maison hypothéquée et les maigres biens dispersés afin de payer les soins. À l'ombre des Trente Glorieuses, la « Sécu » réserve ses bienfaits aux salariés, pas aux commerçants qui n'ont pas cotisé.

Mathilde, vaillant petit soldat, mène une lutte quotidienne contre la faim, le froid, le dénuement le plus total, l'abandon de tous étouffé par la ouate de la misère silencieuse.

Car le bacille fait des ravages dans les esprits comme dans les corps. On se détourne vite de la famille de « tubards » ostracisée. Tuberculeux ou pestiférés, c'est du pareil au même. Cinquante ans plus tard, Mathilde n'a rien oublié de la cécité volontaire de la communauté villageoise ni de la lumière de Jeanne, l'âme simple.

Il serait facile de dire que ce roman est écrit dans un souffle tant le rythme de la phrase épouse son sujet : les moments volés à la maladie, la course contre le bacille à force de traitements douloureux et coûteux. Autour d'une facette méconnue des années cinquante, Valentine Goby restitue la formidable résistance d'une gamine. Taillée dans une allumette, Mathilde en lutte contre la fatalité, découvrira qu'au-delà du sanatorium et des boucles de la Seine, il existe un monde plus vaste, loin des voyages immobiles à bord du « Paquebot ».

A la rencontre des humbles, Valentine Goby évoque les albums photos de Doisneau. La même force s'en dégage.

"Un paquebot dans les arbres" de Valentine Goby. Actes Sud. 272 pages. 19,80 €. Photo Fanny Dion