L'étrange monsieur Victor

Catégorie : Jean-Luc Coatalem, Roman‎, Stock, Nouveautés

En 2001, il y avait eu l’éblouissement de « Je suis dans les mers du Sud », voyage sur les traces de Paul Gauguin aux Marquises. Un joyau qui devrait figurer dans toute bibliothèque. Jean-Luc Coatalem repart courir les mers et les lointains, aimanté cette fois-ci par Victor Segalen (1878 - 1919), aventurier aux multiples facettes.

Il fallait bien ce récit vagabond pour comprendre le Brestois. Coatalem et Segalen ont en commun les embruns de l’Iroise, le goût des ailleurs et une mélancolie élégante. Ils partagent aussi Gauguin. L’un lui a consacré un somptueux récit, l’autre, arrivé à Hiva-Oa en 1903, trois mois après la mort du peintre, sauve les bois sculptés de la Maison du Jouir et quelques bribes de la vie polynésienne de l’exilé.

L’insaisissable Victor Segalen, médecin dans la Royale, poète, écrivain qui a laissé « Les Immémoriaux » à la postérité, mais aussi ethnologue féru de sinologie, aura mené plusieurs vies toutes plus aventureuses les unes que les autres.

Yvonne sa femme, apprend à l’attendre en France ou à Hong-Kong. A le partager aussi avec Hélène puisque Segalen ne veut choisir. Ténébreux et fantasque, l’étrange monsieur Victor mène une existence « âpre et orgueilleuse », dandy audacieux qui calme ses névroses en allant vers des mondes inconnus parfois nimbés de vapeur d’opium. A Pékin, il sera ainsi l’un des premiers occidentaux à pénétrer dans la Cité interdite.

A tant courir d’un port à l’autre, du Palais d’été à la forêt de Brocéliande, de Tahiti au Huelgoat, l’écrivain mélancolique laisse une oeuvre en jachère. « L’homme des retours intercalaires » comme le nomme joliment Jean-Luc Coatalem, voit les inconnus se dissoudre dans les nouvelles cartographies. Réfractaire à l’oeuvre civilisatrice qui crée des sous-préfectures sous les tropiques, cet hyper sensible s’inquiète des zones blanches amenuisées. « Le divers décroît. Là est le grand danger terrestre », note-t-il prémonitoire.

A la recherche de Victor Segalen, Jean-Luc Coatalem révèle une personnalité troublante, un homme tel que les façonnait encore le monde d’avant la Première guerre, lorsqu’il restait des aventures au bout de la route.

Il fallait cette plume soyeuse, magnifique, pour apprivoiser le poète magnétique, l’homme aux affinités électives et à la curiosité sans fin.

« Mes pas vont ailleurs » de Jean-Luc Coatalem. Stock. 280 pages. 19,50 €. Photo Julien Falsimagne