Lionel Shriver, écrivain carnassière

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On n’est jamais déçu par Lionel Shriver, observatrice implacable de la société américaine. Livre après livre, elle dépèce la société américaine. La violence (« Il faut qu’on parle de Kevin »), la santé (« Tout ça pour quoi »), la consommation frénétique (« Big brother »),  les dérèglements collectifs et individuels, nourrissent une oeuvre aux structures impeccables et aux angles aigus. 

Si Lionel Shriver devait choisir une devise, ce serait « Pas de quartier ». La saga des Mandible porte cette férocité à un point réjouissant.

Plus corrosif que jamais, l’esprit de Shriver s’épanouit dans cette dystopie attachée à la destinée d’une famille américaine, les Mandible, saisis à vif pendant deux décennies, entre 2029 et 2047.

Prenez un patriarche richissime, dont les enfants aux vies professionnelles plutôt épanouies, guettent néanmoins l’héritage. Quand surgit une terrible crise de 29 (2029, pas 1929) qui plonge les États-Unis dans une récession économique d’envergure cataclysmique, chacun révèle sa nature profonde. Toutes générations confondues, les Mandible se retrouvent sur la paille.

Dès lors sous toit d’une maison surpeuplée par une famille à la dérive, fermente un bouillon de culture, mélange de crises familiales, de frustrations, d’ego froissés. Entre les pragmatiques, les parents dépassés, la vieille tante écrivain revenue de France après des décennies d’exil, la solidarité devient une question de survie. Car la première nation du monde en faillite, en proie à des pénuries monstres, n’est plus que l’ombre d’elle-même. Comment atteindre le lendemain sans solder ses derniers principes moraux ?

Volontiers provocatrice, Lionel Shriver déplace le curseur. Si un mur barre la frontière du Mexique, c’est pour protéger la prospérité du pays latino de migrants Américains aux abois.

Le rêve américain ne se relève pas de la charge glaçante. Efficace sans négliger des personnages aux caractères bien trempés, Lionel Shriver raconte la désagrégation d’une société tombée de haut.

L’implacable écrivain étrangère aux bons sentiments, fouille les facettes les moins avouables de la nature humaine et fait mouche à chaque fois. Avec quel appétit Lionel Shriver la carnassière broie une société américaine à laquelle elle ne passe rien.

« Les Mandible. (Une famille 2029 -2047) ». Traduit de l’anglais par Laurence Richard. Belfond. 520 pages. 22,50 €. Photo Eva Vermandel.