Lolita Séchan, des "Brumes de Sapa" à Angoulême

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Invitée au festival de BD, Lolita Séchan, artiste attachante et fille de Renaud, a trouvé sa voie.

"L’empathie, c’est héréditaire. Mes parents sont des éponges. Ils m’ont légué leur sensibilité face à l’injustice ». Tandis que son père Renaud revient sous les lumières d’un nouvel album et d’une tournée, Lolita Séchan avance encore à l’oblique vers la vie d’artiste. « Les brumes de Sapa » sa première bande dessinée, proche du roman graphique, est un bijou de délicatesse.

« L’écriture a toujours été importante chez les Séchan. Mon grand-père paternel écrivain, avait reçu le prix des Deux Magots. Il était le mythe de la famille et il nous impressionnait. Encore lycéenne, je lui soumettais mes textes malgré la trouille de son jugement. Face à lui, mon père se considérait comme un cancre.». Lolita se souvient du silence qui accompagnait le cliquetis de l’Underwood lorsqu’il travaillait. « Il ne fallait pas faire de bruit. Cette machine à écrire est chez moi désormais. Ma mère elle, est une grande lectrice. L’amour des mots, c’est de famille ».

La force des idéalistes

La jeune femme timide a pris son temps pour tracer sa voie. « Je me suis toujours interdit de chanter. J’avais la certitude que je voulais m’exprimer, mais il me restait à trouver mon chemin, à m’éloigner des liens fusionnels noués avec mes parents ». Lolita met le cap sur Montréal et la littérature. À l’université, elle suit des cours de creative writing, ces cours d’écriture enseignés en Amérique du Nord. « Ma première nouvelle racontait déjà mon amitié avec Lothi Gom, jeune fille Hmong rencontrée lors d’un voyage au Vietnam. Recevoir un A + pour ce texte qui lui donnait la parole, m'avait bouleversée ». Si sensible Lolita.

Son roman graphique revient vers ce motif. « Les BD façon carnets de voyages mêlés à l’intime de Guy Delisle m’ont influencée. Mon style est devenu très graphique car je suis obsédée par le trait, le coup de plume ».

Lolita a hérité le goût de la BD de son père, collectionneur passionné.  « Mon initiation a commencé avec "Les Passagers du vent » de Bourgeon, que nous partagions à bord de son bateau avec les classiques Tintin ou les Schtroumpfs. Quand j’étais petite, ma mère me lisait les aventures de Yakari en imitant les voix des personnages. Ces lectures m'ont laissé autant de codes dont il a fallu que je me libère. C’est pour ça que cet album m’a demandé cinq ans de tâtonnements. Je suis une lente. Mais quand la décision est prise, c’est explosif ! Maintenant que cette BD existe, j’ai envie d’avancer ».

Le chemin passe par le festival d’Angoulême dont la perspective lui procure déjà quelques angoisses. « Je suis une hypocondriaque. En ce moment, je fais des crises cardiaques à répétition » confie-t-elle sur un sourire d’excuse. « Je somatise par avance à l’idée de devoir dessiner en public. C’est un exercice difficile. Pourtant que les gens soient touchés par Lothi Gom me donne confiance ».

Fragile, l'artiste tient la célébrité à distance. Son récit, autobiographie dessinée, observe une retenue vis-à-vis de ses parents représentés de dos. « Ils l’ont lu avant tout le monde. Face à tant de petits traits, ma mère a été épatée par le travail de fourmi. Mon père, toujours pudique, m’a parlé du destin de Lothi Gom et de la tristesse du peuple Hmong. Quant à Renan (N.D.L.R. : Renan Luce, ex-mari et papa de sa fille), il est hyperfier de moi et m’encourage à savourer l’instant. Mais je les connais, les créateurs. Ils disent tous ça, sans l’appliquer » glisse-t-elle en riant.

Alors, elle accompagne « Les brumes de Sapa », envisage d’aller porter l’album à son amie Lothi Gom au Vietnam avant d’aborder une autre étape. « J’ai des projets, mais ils me font peur ! J’ai besoin de savoir ce que je veux dire et pourquoi je veux le dire avant de me lancer. Il faut aussi que je me protège des histoires trop douloureuses, que je me fabrique une petite carapace ».

Après avoir longtemps tremblé pour son père, Lolita est presque sereine lorsqu’elle voit Renaud revenu du diable Vauvert. « Il m’appelle tous les jours ».

Sous sa fragilité, la créatrice affiche la force des idéalistes. Dans son smartphone, elle garde cette phrase de Boris Cyrulnik: « L’être tue au nom d’un dieu qui n’existe pas et ne respecte pas la nature alors que c’est le seul dieu ». Lolita Séchan, digne fille de son père.

« Les brumes de Sapa » de Lolita Séchan. Delcourt. Photo « Le Maine Libre » Denis LAMBERT