Michel Lussault: "L'époque des hyper-lieux"

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Le géographe Michel Lussaut bat en brèche l'idée d'un monde aux espaces standardisés.

Contrairement à l’idée admise, vous affirmez que la mondialisation n’entraîne pas une uniformisation de l'espace.

Michel Lussault: Même si la mondialisation produit une standardisation des architectures urbaines, des modes de vie, des musiques ou des films, il ne faut pas la voir comme une uniformisation. La standardisation est réelle, mais on ne peut s’arrêter à ce constat. On assiste ainsi à un regain des lieux dont l’importance est liée aux personnes et à leurs pratiques. De plus en plus, les individus s’approprient des espaces. Les hyper-lieux traduisent cette tension entre l’uniformisation et ces points d’ancrage. Le monde n’est pas plat. Il a des pics et chaque relief correspond à un point d’ancrage.

Quelle est la définition de l’hyper-lieu ?

Les hyper-lieux sont des espaces où l’on observe des relations particulières entre les individus. J’ai pris pour exemples les grandes places, les gares ou les aéroports, les malls (ces grands centres commerciaux américains), Notre-Dame des Landes ou Times Square à New York. Ce sont des endroits différents qui ont pour point commun d’être ubiquitaires et connectés au monde, d’être standards et en même temps, des lieux de vie intense.

Selon quels critères un espace ordinaire devient un hyper-lieu?

Il faut des interactions fortes entre les individus. A ce titre, la ZAD de Notre-Dame-des-Landes est exemplaire. Il faut voir l’hyper-lieu comme les trous noirs des astrophysiciens: il aspire; joue un rôle d’attracteur. Une gare, la place de la République à Paris après l’attentat contre Charlie Hebdo, Fukushima, sont des points de convergence des individus mais aussi des points de connexion physique et numérique. Connectés au monde, ils deviennent des lieux de partage d’une expérience. Prenez Notre-Dame des Landes, c’est l’investissement d’un espace précis qui incarne sa propre cause.

Pourquoi une gare ou Times Square sont-ils davantage des hyper-lieux que le parvis d’une église au Moyen-Age ou que la place de Grève à Paris, également espaces de rassemblement ?

Parce que nous ne sommes plus dans la même dimension, ni dans les mêmes systèmes de mobilité. L’hyper-lieu implique une connexion au monde. L’ordre de grandeur a son importance. Nous vivons à une époque où il existe un monde, hyper connecté. En un clic, vous pouvez partager ce que vous faites à Times Square le soir du Nouvel An avec des personnes situées à l’autre bout de la aplanète. Avant, il existait des mondes, étrangers les uns aux autres. C’est un changement fondamental.

Que raconte l’hyper-lieu de nos sociétés actuelles?

Il traduit notre attrait pour un retour vers le local. En réponse à une mondialisation qui gomme les différences, on assiste à un regain d’intérêt pour le lieu singulier. Plus la mondialisation nous impose ses standards, plus nous avons besoin de lieux qui nous rassemblent. Ce sentiment est bien plus fort qu’il y a trente ans. Notre besoin de se retrouver sur un espace local témoigne aussi d’un malaise face à un monde qui va de plus en plus vite. Quand l’hyper-lieu réunit autour d’un rejet, comme nous le voyons autour du projet d’aéroport à Notre-Dame des Landes, il devient un site d’expérience qui s’invente au fur et à mesure.

L’hyper-lieu n’est donc pas cantonné à un espace de revendications 

Ils peuvent devenir espace politique lors de mobilisations spontanées, éphémères comme Nuits debout ou pérenisées comme à Notre-Dame des Landes. L'hyper-lieu naît de la tension entre un espace global uniformisé et la localisation qui génère des singularités. Le monde contemporain est d'une complexité jouissive. Et stimulante.

" Hyper-lieux " de Michel Lussault. Seuil. 

Propos recueillis par Frédérique Bréhaut. Photo A. di Crollalanza.