Nelly Rodi prévoit l'air du temps

Catégorie : Nelly Rodi, Rencontre

La mode doit beaucoup à l’influence de Nelly Rodi créatrice de la première agence de tendance.

Tapis derrière l’avenue de Saint-Ouen, d’anciens ateliers enguirlandés d’une glycine séculaire reçoivent la lumière de l’impasse. « Ils ont été construits lors de l’Exposition universelle de 1900 pour abriter les artisans qui construisaient des pavillons. Ce devait être provisoire. Ils sont restés », résume Nelly Rodi ravie d’avoir déniché cette parcelle de calme dans ces ex-faubourgs où baguenaudaient jadis, Degas ou Signac le pointilliste.

Depuis la mezzanine où elle a perché son bureau, la pionnière de la tendance anticipe la mode de demain. Depuis 1985, son agence capte ce mystère impalpable que l’on appelle l’air du temps.

Allez donc définir l’air du temps ! Une allure, une façon d’être et de se reconnaître dans le miroir tendu par la mode et l’art de vivre. Autant de codes subtils que Nelly Rodi commence à décrypter dès la fin des années soixante. L’été 2017 se poudre d’or, impose le style romantique aux imprimés légers ? Son agence l’a anticipé voici deux ans. Les saisons 2018 et 2019 se lisent déjà dans ses classeurs joufflus riches de secrets réservés aux clients de l’agence. Couleurs, matières, photos, croquis, préconisent les lignes fortes qui s’imposeront dans la rue.

« L’agence de prospective capture l’air du temps puis l’adapte au rythme de production des industriels. Il faut six mois pour obtenir un fil, douze mois pour qu’il devienne un vêtement. Entre l’idée et sa réalisation, il s’écoule de dix-huit à vingt-quatre mois ». Nelly Rodi connaît ce canevas par cœur. Elle en est l’instigatrice et la précurseur.

Tout commence en 1963 lorsque son chemin croise celui d’une acheteuse de Prisunic. « Je sortais d’un BTS de commerce. Cette femme chargée des achats pour l’enseigne avait le don de saisir ce qui plairait à la clientèle. Elle a décidé de ma vocation. Depuis, je n’ai jamais quitté le monde de la mode. » Nelly Rodi surpassera son mentor. Devenue styliste, elle entre chez Courrèges. Plus qu’un grand couturier, la jeune angevine née aux Ponts-de-Cé, découvre un visionnaire.

À si bonne école, cette intuitive apprend vite. Elle fonde en 1985 à Paris l’agence de prospective qui porte son nom et sans attendre, ouvre une filiale à Tokyo. « Il fallait être gonflée tout de même ! » reconnaît-elle. D’autant qu’en même temps, elle devient en quinze mois, mère de trois enfants, dont des jumelles, « sans arrêter de travailler ». Nelly Rodi en rend grâces à son mari, « un Breton, médecin obstétricien, respectueux de ma liberté et même mécène de mes débuts ».

Le médecin a fait un placement judicieux. Les six salariés de l’origine sont désormais plus d’une quarantaine à Paris, cellule enrichie par une soixantaine d’agents disséminés dans vingt-et-un pays qui remontent les indications de plus de mille informateurs internationaux.

Ces capteurs butinent des observations puis les transmettent à la ruche parisienne où s’élaborent les tendances futures. Elles naissent ainsi d’histoires voyageuses vendues ensuite à une large gamme de clients, de Vuitton à Auchan. « Notre dernier bureau vient d’ouvrir à New York. Nos agents observent la façon de vivre des jeunes, des milieux branchés, mais aussi les produits de consommation courante. L’emballage inédit d’une bouteille de lait à l’autre bout du monde ou un imprimé, fournissent des indicateurs utiles. »

Ce matériau hétéroclite alimente les fameux cahiers de tendances. « Nous ne sommes pas des créateurs au sens artistique. Nous restituons des envies, notons les évolutions de la société, d’où la présence de sociologues à l’agence. Nos clients attendent de bonnes indications. Notre influence se mesure quand la mode s’inspire de nos informations. » Parfois c’est un flop. Nelly Rodi se souvient en souriant de cet été calamiteux qui avait noyé le grand retour du vichy Bardot sous la pluie. Imper, passe et manque… Quand la météo s’acharne, il n’y a pas de martingale.

La papesse de la tendance a transmis sa société à son fils. Néanmoins, elle ne reste jamais longtemps éloignée de son bureau dans cette impasse marquée de son empreinte. Le lierre qui habille le long mur, les plantes en pots, c’est aussi du Nelly Rodi.

Frédérique Bréhaut. Photo Denis LAMBERT.