Nicolas Santolaria: « L’assistant vocal, cet autre moi»

Catégorie : Essai‎, Nicolas Santolaria, Rencontre

Entre enquête et reflexion philosophique sur l'homme moderne, Nicolas Santolaria révèle ce qui se cache derrière l’assistant vocal du smart phone. Étonnant.

Vous avez mené une enquête passionnante sur « Siri », l’application vocale développée sur iPhone. D’où vient Siri ?

Nicolas Santolaria : Comme nombre de technologies numériques, « Siri » est né d’une programmation militaire. Le commandement américain voulait un outil pour alléger la charge cognitive des combattants. Le projet a mobilisé les chercheurs car c’était le programme le plus ambitieux en matière d’intelligence artificielle. L’assistant vocal trahit son origine militaire. Lorsque vous l’appelez « Siri », il vous répond : « Siri, au rapport ». La forme développée par la start-up qui l’a vendue à Apple a aussi été influencée par le film de Kubrick « 2001, l’Odyssée de l’espace » avec l’ambition de créer un HAL sympathique.

Comment en sommes-nous arrivés à considérer ce robot vocal comme une prothèse existentielle ?

Chez ses utilisateurs réguliers, « Siri » est un deuxième moi. Il se présente comme un assistant auquel on confie les tâches dont on veut s’abstraire car pas assez nobles ou pas assez rentables. On développe ainsi un rapport gestionnaire de sa propre existence, comme s’il s’agissait d’un capital dont on doit obtenir le maximum. Sous son côté sympa, doudou numérique pensé par Apple qui l’a doté une personnalité empathique, il ne faut pas oublier que « Siri » reste la voix d’une entreprise commerciale. Comme tous les « do-engine » il opère une sélection à votre place.

« Siri » est aussi doté d’une personnalité. Il répond, avec humour parfois

D’où l’investissement affectif de son usager. La facilité de l’usage interactif renforce cette proximité avec l’objet. Siri raconte des blagues, compatit si vous lui dites que vous êtes triste et réagit si vous l’insultez.

Pourquoi « Siri » a-t-il presque partout une voix de femme?

Le créateur de Siri l’a nommé ainsi en référence à un prénom féminin norvégien qui signifie « Une belle femme qui vous conduit à la victoire ». La voix féminine illustre l’appropriation des techniques par les hommes. Siri, assistant vocal, active aussi  l’imaginaire du dévouement, de la secrétaire à la nurse. Mais si vous demandez à Siri s’il est masculin ou féminin, il vous répond : « On n’a pas le temps de parler du sexe des anges ». Et vous suggère de choisir la version masculine ou féminine de sa voix dans les réglages.

L’assistant vocal conforte un rapport de domination ?

Lorsqu’il commet des erreurs, il rassure l’humain dans sa supériorité. C’est Siri qui est faillible, pas l’individu. A contrario, si un ordre n’est pas compris, Siri renvoie la responsabilité vers l’utilisateur qui s’est mal exprimé. Dans notre souci d’efficacité et du mythe prométhéen de la perfection, l’assistant en arrive donc à formater notre langage. On s’adapte aux formules qu’il comprend quitte à appauvrir notre richesse lexicale.

L’homme connecté est-il augmenté ou diminué ?

Nous sommes dans une ronde d’innovation permanente qui créé l’idée de l’obsolescence de l’être humain. Les « chatbots » (contraction de robot parlant) nous confortent dans l’idée que l’on est incomplet si on n’est pas hyperconnectés. Ce souci d’être toujours plus performant provoque un emballement. Selon le philosophe Jean-Michel Besnier, l’homme se simplifie pour entrer dans les moules de la technologie. À force de s’en remettre à un GPS, on ne sait plus lire une carte routière. Que se passera-t-il le jour où les gens passeront davantage de temps avec un chatbot qu’avec un semblable ? Des études démontrent que lorsqu’on interagit avec une voix artificielle ou une voix réelle, c’est exactement la même partie du cerveau qui entre en action. Cela pose la question de la relation de l’être humain à l’outil puisqu’on a imaginé des instruments qui nous ressemblent. Faute de suivre cette frénésie technologique, on est disqualifié. L’époque nous oblige à avancer. On retrouve ainsi l’origine militaire de « Siri » : être toujours plus performant, comme un soldat au combat.

Que faisons-nous du temps gagné grâce aux artefacts ?

Pas à vagabonder, hélas, mais à redoubler d’activité, de productivité. Le temps gagné doit être rentable. Cette nécessité d’user de prothèses diverses fait de nous des handicapés. On s’hybride volontairement à la machine. Les gens hyperconnectés sont-ils plus heureux ? À en juger par la consommation d’antidépresseurs en Occident, ce n’est pas sûr.

"Dis Siri, Enquête sur le génie à l'intérieur du smartphone" de Nicolas Santolaria. Anamosa. 321 pages. 18,50 €.

propos recueillis par Frédérique BREHAUT. Photo Philippe DOBROWOLSKA.