Nicole Bacharan. L'Amérique de Trump l'inquiète

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Historienne spécialiste des États-Unis, Nicole Bacharan décrypte un pays parfois incompris des Français.

Ce vendredi, jour de l'investiture de Donald Trump, Nicole Bacharan ne sera pas rivée devant les chaînes américaines à suivre le serment du 45e président des États-Unis. L'historienne qui enrichit les débats des médias français dès que l'actualité américaine frétille, ne fait pas mystère de son rejet envers le nouveau locataire de la Maison Blanche.

« Je lirai toutefois son discours d'investiture afin d'essayer de comprendre les lignes de sa politique. Mais je suis convaincue que nous entrons dans une phase dangereuse dont le pays ne se relèvera peut-être pas de sitôt ».

Spectatrice des tensions inédites qui traversent les États-Unis depuis cette élection controversée, la politologue tranche : « Quand sur 130 millions d'électeurs le perdant compte trois millions de voix d'avance sur son adversaire, c'est le signe d'un système démocratique qui ne marche plus. Donald Trump a emporté la présidence non à la majorité des suffrages, mais à la faveur des trois états clés qu'il a gagnés. »

« Nous sommes tous Américains »

Nicole Bacharan cible aussi l'impact d'éléments extérieurs. « On commence tout juste à mesurer le rôle qu'a joué la Russie dans cette élection. Quant au FBI, en ressortant l'affaire des e-mails d'Hillary Clinton, il est intervenu dans la campagne d'une façon insensée jamais vue auparavant ». Enfin, elle cloue au pilori Julian Assange. « Depuis plus de dix ans, Wikileaks n'est ni plus ni moins qu'une entreprise de destruction de la démocratie ».

Aujourd'hui, l'Amérique inquiète celle qui lui a consacré plusieurs essais. « Des freins lâchent déjà. Les Américains dont l'origine étrangère est visible, sentent monter les humiliations, les injures, les violences, en écho au mauvais exemple venu du plus haut niveau de l'État. Le climat actuel est sans exemple. Même certains Républicains sont désarçonnés devant les conflits d'intérêts liés aux nominations des membres de la famille Trump ou face à son attitude envers Poutine ».

Dès qu'il s'agit de comprendre ce pays que l'on croit connaître, Nicole Bacharan compte parmi les interlocuteurs privilégiés. La clarté du propos modulée par un accent indéfinissable cerne les contours d'une nation complexe. La célèbre phrase, « Ce soir, nous sommes tous Américains » prononcée au JT de France 2 le 11 septembre 2001, vient d'elle non de Jean-Marie Colombani qui l'imprimait le lendemain dans son éditorial du « Monde ». « En 2008, en raison de mes liens avec le Texas, j'avais été invitée à l'Élysée lors de la réception offerte à George W. Bush. J'ai été surprise d'entendre le président des États-Unis me dire : « We are all French tonight », glisse-t-elle. L'expression avait fait mouche jusqu'à Washington.

Bientôt de retour sur la côte Est où s'ancrent ses attaches, Nicole Bacharan pourra ausculter le moral du pays. « Née en France d'une famille franco-américaine installée à New York, je passe environ quatre ou cinq mois par an aux États-Unis ». En Californie, la prestigieuse université de Stanford a su attirer cet esprit brillant formé à Sciences Po. « J'y mène des recherches. Stanford est l'un des endroits les plus agréables que je connaisse. J'aime ces grandes universités américaines où l'on dit aux étudiants : « n'ayez pas peur de vous tromper ». Cela leur donne confiance sans les empêcher d'être très compétitifs. »

De part et d'autre de l'Atlantique, l'historienne traduit chaque culture à l'autre et analyse la relation équivoque qui depuis le marquis de La Fayette rythme le balancier des relations franco-américaines. « C'est l'ambivalent « je t'aime moi non plus ». Les Américains les plus perméables aux clichés bornent la France au luxe, au chic des Parisiennes, à l'infidélité des Français. Les plus cultivés vénèrent les intellectuels engagés, considérés comme une spécialité française au même titre que la gastronomie » sourit-elle.

Longtemps Texane, Nicole Bacharan est ainsi tissée de fils multiples empruntés à l'Amérique, à la France, mais encore à l'Arabie Saoudite ou à la Hollande, pays où elle a également séjourné. « Cette vie de voyageuse aide à relativiser l'ethnocentrisme. Où que je me situe, je sais que je ne suis pas le centre du monde ».

Cet équilibre fait son charme et la pertinence de ses analyses.

Frédérique Bréhaut.  Photo Philippe DOBROWOLSKA.