Nora Fraisse et le fléau du harcèlement scolaire

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Mère de Marion, suicidée à 13 ans, Nora Fraisse combat les violences commises en silence.

"Sans amis », « bolosse », « pute ». Autant de projectiles lancés chaque jour au collège sur la douce et jolie Marion. Une lapidation psychologique amplifiée par les réseaux sociaux. Pour qui, pour quoi, la bonne élève de 4e attire sur elle des gamins toxiques soutenus par le silence des suiveurs ? La hargne collective l'a élue elle. Point. Le 13 février 2013, Marion Fraisse s'est pendue dans sa chambre. Elle avait 13 ans. Depuis, sa mère Nora se bat pour que la justice condamne l'absence de vigilance de l'équipe éducative du collège. Et pour qu'une volonté politique éradique le fléau du harcèlement scolaire.

La parution de son livre « Marion, 13 ans pour toujours » puis son adaptation télévisée, ont marqué les esprits. Mais cela ne suffit pas. Silhouette gracile, intense regard noir, Nora milite, sensibilise les établissements qui l'invitent.

Face aux élèves, au témoignage elle préfère l'éveil des consciences. « Je ne raconte pas notre histoire. Je ne suis pas « Mère Courage ». En revanche, j'ai l'énergie qui me permet d'expliquer la violence du harcèlement, quelle que soit sa nature. Quand l'Éducation nationale indique que cette calamité ne concerne que 10 % des enfants scolarisés, sur 12 millions d'élèves, c'est énorme ! » Surtout quand ces enfants étouffent sous la chape du silence et du déni.

« Si je reçois une centaine de demandes d'intervention par semaine, c'est bien la preuve que le problème est réel. Mais je ne veux pas y consacrer ma vie, ni servir de caution en me substituant aux pédagogues. Qu'ils fassent leur job ».

Le combat de Nora a porté quelques fruits. Il existe désormais un numéro dédié aux appels de détresse. « J'ai obtenu qu'il soit réduit à quatre chiffres, le 3020, ainsi qu'une plus grande amplitude horaire. Mais ce n'est pas parfait. Il faut surtout que les enfants puissent dénoncer le harcèlement à l'intérieur de l'établissement auprès de personnes de confiance. »

Nora Fraisse bouscule. « J'ai un tempérament basique. Je donne des clés pour comprendre. On n'imagine pas la violence que certains élèves subissent ».

Existe-t-il un profil type de l'oppresseur et de la victime ? « L'attaque vise celui qui est un peu différent, qui zozote, qui est bon élève ou un peu grassouillet. Le tyranneau est assez populaire pour fasciner les suiveurs. À un âge où l'appartenance au groupe est essentielle, où il faut compter le plus d'amis possible sur Facebook, on n'existe que par le regard des autres sur soi. Au lycée, c'est pareil. Les petites terreurs du collège sont les mêmes, arrivées au lycée. Or à qui les victimes peuvent-elles parler ? Les conséquences souvent invisibles sont pourtant terribles. Décrochage scolaire, boulimie, anorexie, harcèlement sexuel, mépris des femmes, homophobie, discrimination, ces problèmes découlent souvent de sévices vécus dans le cadre scolaire ».

La bonne stratégie selon Nora Fraisse passe par un budget dédié. « Face aux 64 000 établissements, il n'existe que 500 référents formés à la lutte contre le harcèlement. Il faut donc adapter la vie scolaire à la prévention. Toutes les matières sont propices à amener le sujet de façon détournée. La prise en compte implique aussi une tolérance zéro envers les harceleurs. L'école a le devoir de protéger les enfants ».

Depuis 2013, Nora Fraisse dénonce, agace l'institution parfois. « Il faudrait de vrais spots de sensibilisation, pas comme celui qui a été diffusé et dans lequel on ne voit aucun adulte, à croire que les équipes pédagogiques sont extérieures à la question. Les élèves sont riches d'idées, à l'exemple de la création d'une boîte mail anonyme qui leur permettrait de signaler les cas ».

Nora la guerrière a extirpé le sujet du silence. « Ce n'est plus tabou. Et après ? Que fait-on ?  On n'apprend pas à grandir sous les coups et les menaces. Tolérer les méfaits d'un harceleur revient à accepter toute forme de violence ». Consciente des limites de son action dans les classes, la maman de Marion vise plus haut. « Avec Catherine Verdier, vice-présidente de l'association et psychologue en France et au Luxembourg, nous souhaitons créer un institut européen qui formerait à la lutte contre le harcèlement. Il faut prendre le problème à la base. Hélas, il nous manque les mécènes ». Afin qu'il n'y ait plus d'enfants désespérés au point de céder à l'irréversible. 

Frédérique BREHAUT. Photos Philippe Dobrowolska. "Marion, 13 ans pour toujours" de Nora Fraisse. Le Livre de Poche