O’Dell et l’Amérique des oubliés

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Certains écrivains américains restent indissociables d’une région, d’une ville, voire d’un patelin, territoires qui suffisent à leur imaginaire. Ainsi Tawni O’Dell dont l’œuvre s’enracine en Pennsylvanie, où l’activité minière a marqué hommes et paysages.

Fidèle à ce décor où la fermeture des mines laisse une économie exsangue, la romancière creuse un peu plus la veine du roman social pour aller aux limites du polar. Dove, dont la mère a été assassinée lorsqu’elle était enfant, est devenue chef de la police locale de Campbell’s Run. A titre personnel et professionnel, elle en a vu des vertes et des pas mûres, mais la découverte d’un cadavre a demi-consummé la sidère. Le corps de l’adolescente a été abandonné dans une crevasse née d’un feu de mine toujours actif. Qui a tué Camio Truly, la bonne élève décidée à échapper à une famille de cas sociaux ?

En marge de l’enquête, Dove est rattrapée par sa propre histoire. À peine libéré d’un emprisonnement de 35 ans, l’homme accusé d’avoir tué sa mère sur son témoignage et celui de sa sœur, vient réclamer des comptes.

Sur ce fond noir, Tawni O’Dell peint le portrait nuancé d’une société américaine malade de ses échecs. La fermeture des mines a laissé une région sinistrée où les plus fragiles ruminent leur pauvreté en se gavant de junk-food devant la télé. Gamine enceinte avant d’avoir terminé le lycée, petits durs au bord de la délinquance, désordres sexuels, trahissent autant de déviances qui marinent dans un bain de faillite sociale. La misère est impitoyable.

Tawni O’Dell raconte une Amérique fracassée que l’on rencontre rarement en littérature. Sous couvert du roman noir, elle décortique le désastre social laissé par le chômage, les psychologies en miettes, les vies fracassées dès l’enfance, les haines qui couvent en silence comme les feux souterrains des mines abandonnées. Sans juger, l’écrivain prend sa part des fardeaux qui pèsent sur ses personnages. La maîtrise avec laquelle elle raconte ados perdus, petits blancs oubliés de l’opulence, tribus familiales opaques enfermées sur leurs secrets, éclaire cette facette de l’Amérique qui a voté Trump en novembre dernier.

« Un ange brûle » de Tawni O’Dell. Traduit de l’américain par Bernard Cohen. Belfond. 344 pages. 21 €. Photo Carol Rosegg.