Olivier Razemon: « Arrêter l’étalement urbain »

Catégorie : Essai‎, Olivier Razemon, Rencontre

Commerces fermés, habitants qui s'éloignent. Les villes meurent. Comment les sauver du déclin ? Olivier Razemon a enquêté sur la dévitalisation urbaine. Très instructif

Du nord au sud, quelles sont les villes les plus touchées par la dévitalisation ?

À l’exception d’une dizaine de métropoles, de certaines villes touristiques ou de communes de moyenne montagne, le constat est le même partout. Même des villes dynamique comme Vitré ou Aurillac sont concernées. Chacun croit que seule sa commune périclite alors que le phénomène est général. Quand la vacance commerciale dépasse 10 %, cela indique un déclin sérieux. Or ce chiffre peut monter d’un point par an, ce qui est énorme. Pourtant, personne n’en parle.

Quelle est l’origine de ces déclins ?

Voilà cinquante ans que l’on construit hors la ville, sans se poser de question. Dès qu’une structure manque de place, on la délocalise. Piscine, cinéma, services divers à la population, sont ainsi transférés vers l’extérieur. On continue dans ce sens de façon massive, sans voir les lourdes conséquences. L’organisation du territoire a des incidences durables. Depuis quelques années, tout est pensé uniquement en fonction des déplacements en voiture individuelle. C’est ainsi qu’il se crée toujours plus de surfaces commerciales alors que la croissance ne croît plus. C’est curieux.

Les zones d’activités commerciales assassinent-elles les centres-villes ?

Il faut arrêter l’étalement urbain. Ce qui est compliqué car les élus cèdent souvent à l’argumentaire des promoteurs. Pourtant, les emplois créés ne compensent pas ceux qui disparaissent. Certains maires veulent leur nouvelle zone commerciale qui tuera un peu plus leur ville. Car il ne faut pas regarder uniquement les hypercentres, mais également les quartiers où les commerces disparaissent aussi.

Quel est l’effet des zones piétonnes sur l’activité commerciale?

Les commerçants veulent tous des stationnements gratuits à leur porte. La réalité est plus compliquée. Il y a la bonne voiture, celle du client. Et la mauvaise, la voiture ventouse. Comment trier ? Après les élections municipales de 2014, certains maires ont assoupli les conditions de circulation ou de stationnement, offrant des heures gratuites, rognant sur les pistes cyclables ou les espaces piétonniers pour offrir davantage de places de parking. Les expériences n’ont pas été concluantes. Un, parce qu’il est impossible de rivaliser en terme de stationnement avec les zones commerciales périphériques. Deux, parce qu’une ville asphyxiée par la circulation n’attire pas. Le principal effet a été de compliquer la vie de ceux qui fréquentent le centre au nom de ceux qui viendraient éventuellement y faire des courses.

La concurrence d’internet joue-t-elle ?

Assez peu car la progression des ventes en ligne se stabilise. Certains produits ont disparu du commerce traditionnel, mais cela reste marginal. En revanche, l’équipement de la maison, le bricolage, les meubles, migrent vers les périphéries.

Les loyers sont-ils devenus trop élevés ?

C’est parfois une réalité surtout avec des propriétaires privés. Persuadés qu’un pas-de-porte reste un bon placement, ils refusent de baisser leur loyer faute de connaître l’état du marché. Cet entêtement explique une partie des locaux inoccupés.

Votre enquête montre que les commerces vides témoignent d’un mal plus profond

Le nombre de magasins fermés témoigne d’un déclin, d’une baisse de la population, de logements vacants. À l’exception des métropoles, l’exode vers les banlieues huppées vide les villes des classes les plus aisées. Enfin, les transports sont souvent ignorés de la réflexion et la poursuite de l’étalement urbain renforce ces maux.

Quelles solutions prônez-vous pour enrayer la mort des centres-villes ?

Stopper cet étalement, car il est faux de croire qu’un centre commercial situé à quelques kilomètres joue un rôle attractif en faveur de la ville proche. Les grandes enseignes de périphérie n’attirent jamais une clientèle supplémentaire dans le centre. Il faut repenser les centres-villes comme des lieux de passages agréables où l’on est un promeneur, un client, pas seulement un consommateur comme dans un centre commercial. Piétons et cyclistes dépensent davantage en ville car ce sont des clients réguliers. L’automobiliste est plus volage. Sa voiture le mène vers les grandes enseignes de périphérie. Réduire les zones piétonnes au profit de la voiture est donc une erreur de calculIl faut aussi associer commerces, administrations, vie culturelle, services, loisirs et ne pas délaisser les quartiers. Bref, il faut choyer ses habitants.

Propos recueillis par Frédérique Bréhaut. Photo Hervé Petitbon. "Comment laFrance a tué ses villes" par Olivier Razemon. Ed. Rue de l'Echiquier.