Patricia Tourancheau, une journaliste entre flics et voyous

Catégorie : Patricia Tourancheau, Récit‎, Rencontre, Seuil

À Nantes, ce 19 décembre 1985, Patricia Tourancheau commence sa journée. La journaliste de Libération vient d'être nommée dans la cité des Ducs. Un jeudi d'hiver ordinaire s'annonce. Sauf qu'au Palais de justice, le braqueur Georges Courtois ose une spectaculaire prise d'otages. « Dès mon premier jour à Nantes, l'affaire Courtois m'est tombée dessus. La prise d'otages a duré 36 heures avec intervention du Raid dirigé par Broussard. » De cette initiation sensationnelle, la jeune journaliste a eu la confirmation qu'elle était taillée pour les faits divers. « Ce sont eux qui viennent à moi ! », constate cette fataliste joyeuse .

Quelques mois auparavant, stagiaire à « Libé », vouée aux sujets dédaignés par les journalistes plus expérimentés, elle avait signé son premier long article, « presque une page », sur une descente des Stups dans la Cité des 4 000 à La Courneuve. Puis il y eut l'épisode insolite d'un collectionneur compulsif. « Une sacrée histoire dont personne n'avait voulu à la rédaction ! » Patricia fonce.

De Nantes, elle passe à Libé Lyon, avant de revenir vers Paris et de rôder autour du 36, quai des Orfèvres.

Au moment où l'adresse mythique s'apprête à quitter les berges de la Seine pour la rue du Bastion aux Batignolles, Patricia raconte le « 36 » dans un livre où le pittoresque côtoie ce qui la lie à l'univers des grands flics, des bandits, des enquêtes.

À la terrasse du bistrot où elle clope devant son café, la journaliste évoque l'ambiance singulière du quai des Orfèvres. Elle revoit la tête de Frédéric Péchenard, alors n° 3 de la Crim', quand dès leur première rencontre elle lui balance : « Vous me dites tout, je ferai le tri ». « Rien ne rapprochait ce bourgeois lecteur du Figaro et la journaliste de Libé au parler cash. Pourtant, nous nous sommes bien entendus ». Le futur patron de la police nationale guide même sa visite de la maison, dont elle découvre les coulisses jusqu'à la vue panoramique offerte depuis les toits. « Avec Péchenard, on ne s'est plus quittés. Chacun a été loyal envers l'autre. Il m'en a dit beaucoup. On s'est fâché aussi lorsque parfois, le ton d'un papier lui déplaisait ». Elle ne s'en formalise pas.

Pour avoir côtoyé tous les services du « 36 », la fait diversière en connaît les forces. « C'est le nec plus ultra de la police grâce à des hommes transcendés par leurs enquêtes, par leur obstination de flics qui ne renoncent jamais. »

Elle leur ressemble. Son regard malin prouve qu'elle se tient prête à recueillir la moindre information pour ses articles qui paraissent désormais sur le site « Les Jours ».

Patricia Tourancheau estime autant les « Seigneurs » de la Crim'que les subalternes. Elle salue Martine Monteil, « main de fer dans un gant de velours », première femme à diriger la sulfureuse brigade mondaine qu'elle a assainie. « C'est vrai que les soupçons qui pesaient sur la Mondaine n'étaient pas infondés ! », sourit la journaliste qui au temps de Libé Lyon, s'est métamorphosée un temps en Pamela, « bouchonneuse » dans un bar à hôtesses. Une place de choix pour sonder les nuits tristes de la ville.

La Vendéenne de Chantonnay se sent chez elle dans ce monde glauque de policiers et de criminels. « J'adore les destins de petites gens confrontés à des histoires plus grandes qu'eux. »

En compagnie des flics ou des bandits (les deux corporations ont trinqué à son pot de départ de Libération), elle est en territoire familier. « Les deux ont la même façon de penser. Ils ont leurs codes, leur jargon. » Des échanges ou des aveux des uns et des autres, elle ne perd pas une miette.

Etanche aux propositions de chef de service, Patricia Tourancheau préfère ciseler des papiers et écouter les confidences murmurées autour d'un pastis. « Dans ce milieu, c'est plus difficile pour le journaliste qui ne boit pas ! », plaisante-t-elle. Sous la boutade, elle note pourtant les mutations du métier de flic. « La PJ ne fait plus recette, c'est inquiétant. Longtemps sur un piédestal, elle peine désormais à recruter ». La constatation attriste la journaliste déjà nostalgique du quai des Orfèvres avec ce couloir où ne luira plus le panneau bleu lumineux : « Brigade criminelle ».

Le 36 exilé aux Batignolles ? « Il n'y a même pas un bistrot aux alentours », soupire-t-elle. Ça va venir Patricia. Ça va venir !

"Le 36. Une histoire de poulets, d'indics et de tueurs en série" (Le Seuil/Les Jours) de Patricia Tourancheau. Photo Denis LAMBERT.