Patrick Boucheron: « Montrer la France en grand »

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Patrick Boucheron a dirigé "Histoire mondiale de la France", regard sur une histoire de France plurielle, métissée, qui nourrit la réflexion.

Publier « Histoire mondiale de la France » à quelques mois des élections n'est pas anodin. De quelle nécessité est né ce projet ?

Patrick Boucheron : C'est un trouble qui nous a mis en mouvement. Ma leçon inaugurale au Collège de France en décembre 2015 exprimait déjà cette volonté de me rendre utile, de transformer une position singulière en avancée collective. Que fait-on ? Moi le médiéviste spécialiste de l'Italie, je suis heurté par les inquiétudes du contemporain. Il y avait aussi ce désir d'un ouvrage collectif, accessible, qui rende visible notre travail. Les historiens sont parfois trop enfermés dans une langue universitaire. Nous ne voulions pas tourner le dos au plaisir de lecture.

En quel sens ce livre est-il politique ?

C'est un projet politique et je le maintiens malgré les reproches qui nous ont été adressés. L'honnêteté, la probité, obligent l'historien. Toutefois cela n'empêche pas d'avoir un point de vue. Cet essai est politique au sens de la volonté d'être entendu au-delà d'un petit cercle. Nous n'avons rien à vendre, ni ne cherchons à influencer un programme. Et pourtant nous avons souhaité la parution en ce début d'année car le contexte électoral amplifie l'écho du débat public. À un point inattendu puisque nous rencontrons un grand nombre de lecteurs, ce qui reste exceptionnel pour ce type d'ouvrage. C'est aussi ce qui rend nerveux certains !

Expliquer la construction de la France à l'échelle universelle

L'histoire de France n'est pas un cylindre étanche posé dans le passé. C'est tellement évident ! Le rappel aux réalités nous requiert. L'ouverture sur le monde n'est pas une diminution, au contraire. Un quart de la population française est issue de l'immigration en première ou seconde génération. Il en est ainsi depuis longtemps. Le rôle de l'historien consiste à rendre visible ce qui est déjà là. Il n'y a aucune volonté de rabaisser l'orgueil national dans ce travail. Au contraire, nous montrons la France en grand, celle qui rayonne et celle qui reçoit de l'étranger. La France est un bout du monde parmi d'autres mais certains moments, elle est plus singulière. Il existe ainsi des séquences plus denses, sous Louis XIV ou lors de la Révolution quand la France prétend englober le monde. Parfois c'est la dimension universelle qui la rappelle à sa vocation. Franz Fanon est une star mondiale comme Rachi, le grand rabbin de Troyes mort en 1105.

Enfin, ce n'est pas toujours le même monde, ni toujours la même France. Comme dans un jeu, ce sont deux objets qui s'ajustent l'un à l'autre.

L'Histoire n'est pas une science figée. Un rappel nécessaire ?

Qui envisagerait d'enseigner la physique d'avant Einstein ? Il en est de même pour l'Histoire. Il est intéressant de voir que ce sont nos chapitres sur la préhistoire qui rendent les identitaires furieux. Les progrès de l'archéologie prouvent pourtant l'évolution des connaissances. Sans eux, nous aurions commencé le livre à - 16 000 (Lascaux) au lieu de - 34 000 (Chauvet) !

Le léger coup d'épaule que vous donnez aux repères chronologiques bouscule les références traditionnelles

Notre projet éclaire chaque date comme un événement inscrit dans un processus de longue durée. C'est ainsi que l'ordonnance de Villers-Cotterêts (1539) qui impose l'usage du français se prolonge jusqu'au traité de Maastricht (1992) ou que la rafle du Vel'd'Hiv (1942) se poursuit jusqu'au discours de Jacques Chirac en 1995. Nous dépaysons quelques évidences. À quel moment décide-t-on d'employer le terme « gallo-romain » ? Quand en 212 Caracalla étend la citoyenneté romaine à tous les habitants de l'empire, les Gaulois deviennent des Romains comme les autres. Rien ne justifiait cette appellation particulière apparue au XIXe siècle, sinon l'écriture d'une histoire glorieuse.

Quelle définition donneriez-vous de l'Histoire ?

C'est l'art de l'émancipation. Son enseignement doit permettre d'avancer avec agilité dans le monde. En cela, les historiens restent maîtres de leurs curiosités. Nous aurions pu donner à cet ouvrage le beau nom d'Histoire générale. Chaque contributeur a appliqué une méthode critique qui rend impossible toute récupération idéologique. Ce livre restera irrécupérable.

"Histoire mondiale de la France". Ouvrage colectif. Seuil.

Propos recueillis par Frédérique Bréhaut. Photo Ulf Andersen.