Patrizia Paterlini-Bréchot: Une vie à traquer le cancer

Catégorie : Essai‎, Patrizia Paterlini-Bréchot, Rencontre, Stock

"Je vis comme quelqu’un qui aurait les doigts dans la prise. Dès cinq heures du matin, c’est parti. Dès lors, tout ce qui me fait perdre du temps, tout ce qui ne tend pas vers le but, me pèse ». Ainsi va la vie de Patrizia Paterlini-Bréchot, oncologue, chercheuse, mère de deux enfants, dont la devise pourrait être : « Je veux tout ».

Sacré tempérament que celui de cette belle italienne à l’élégance patricienne, née à Castelnuovo di Sotto, en Emilie Romagne. Si elle fait tant parler d’elle aujourd’hui, c’est grâce à Iset, « une machine hybride entre la photocopieuse et la cafetière ». Rien d’impressionnant.

Pourtant, l’outil auquel elle a consacré une vingtaine d’années de recherches détecte une cellule tumorale dans dix millilitres de sang, l’isole au milieu de 100 millions de globules blancs et de 50 milliards de globules rouges. Grâce à cette invention, un cancer peut être décelé sur une simple prise de sang, sans attendre que la maladie commence à frapper.

Cette aventure d’une vie, Patrizia Paterlini-Bréchot la raconte dans « Tuer le cancer », un essai tout juste couronné du Prix France Télévisions. Le récit alerte, mêle autobiographie et étapes majeures de la traque sans répit qu’elle mène depuis qu’elle a opté pour l’oncologie.

Un Maestro et un patient zéro

Son père, le premier, lui intime d’avoir de l’ambition, ce qui voici une cinquantaine d’années dans un village italien n’était pas si évident. « Surtout pour une fille », précise Patrizia Paterlini-Bréchot. Née auprès d’un ami de la famille médecin, sa vocation possède la force de l’évidence. La rencontre plus tard avec le professeur Coppo, Grand de la médecine comme on dit un Grand d’Espagne, la renforce. Fascinée par le clinicien hors pair de Modène qui impressionnait même les praticiens les plus chevronnés, l’étudiante en médecine n’hésite pas à attendre une journée entière devant la porte de son bureau pour le convaincre de l’accepter dans son équipe. Aujourd’hui encore, elle l’appelle « Maestro ». « Cette rencontre a été une chance inouïe, car auprès de lui j’ai appris des choses qu’on n’apprend pas dans les livres. Le Maestro, c’était la rencontre de l’art et de la science. »

Déterminante fut aussi la confrontation avec un homme jeune, atteint d’un cancer incurable du pancréas. Jeune interne, elle nomme « Patient zéro » celui par lequel son destin de tueuse de cancer a commencé. « En médecine, on est habitué à se prémunir contre les réactions émotionnelles. Pourtant, confrontée à la souffrance de ce malade, mes barrières ont cédé. La détresse et la colère de son regard m’ont révoltée contre mon impuissance. Je devais devenir d’abord un bon médecin, d’où mon insistance à travailler auprès du Pr Coppo, avant d’envisager la spécialisation en hématologie, puis la recherche. »

Patrizia Paterlini-Bréchot déploie une ténacité peu commune. Il en faut pour absorber les déceptions, les échecs, les années qui s’étirent, mais encore la férocité du monde pas vraiment feutré de la recherche où les couteaux sortent vite. « Dès qu’interviennent des intérêts liés à l’industrie, il y a des tensions », confirme la chercheuse, toujours en quête de financements indépendants pour développer la fabrication de sa machine. « L’argent arrive avec les exigences fixées par le partenaire financier. Moi, je reste académique, je refuse de céder au business. Je ne veux pas de contraintes autres que celles que je me fixe ». L’accent chantant n’empêche pas la fermeté du propos. Et sous le sourire charmeur, la détermination reste sans faille.

Patrizia Paterlini-Bréchot insiste. « Grâce au diagnostic précoce avec Iset, la finalité est de réduire à zéro la propagation d’un cancer. Les tests uniques au monde effectués à l’hôpital de Nice sur des patients à risques, ont démontré l’efficacité du système. Cette détection a permis de sauver cinq personnes. Mais j’en veux davantage ! » Le regard de son patient zéro est toujours posé sur elle.

Son agenda aux pages noircies, témoigne d’une énergie jamais en repos. « L’efficacité, aller à l’essentiel sans se disperser, je le dois au caractère français et à l’influence de mon mari, le professeur Christian Bréchot. Une école pas facile ! » s’amuse-t-elle. « Pour tout le reste, je demeure Italienne ». Jusque dans sa fréquentation de Sénèque et Lucrèce.

"Tuer le cancer" Patrizia Paterlini-Bréchot. "Stock) .

Texte Frédérique Bréhaut. Photo Denis LAMBERT.