Raphaël Glucksmann : « Enfin le déclin du déclinisme »

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Le philosophe Raphaël Glucksmann mise sur le retour vers une société optimiste et inventive.

En cette rentrée, comment jugez-vous l'état d'esprit du pays ?

Raphaël Glucksmann : « L'enthousiasme général autour d'Emmanuel Macron s'est effondré aussi vite qu'il était monté. Si on observe les précédents quinquennats, ce n'est pas surprenant. La sanction de l'impopularité arrive de plus en plus tôt et Macron n'échappe pas au phénomène. Il a cru qu'agir à l'inverse de François Hollande le protégerait. Ce fut une erreur car la raison du désamour est structurelle. Il y a une inadéquation entre le caractère monarchique du pouvoir présidentiel sous la Ve République et la société française. Les Français aiment les rois uniquement pour s'offrir le plaisir de les guillotiner. »

On a pourtant toujours avancé ce goût national pour les présidents monarques

« Ma lecture est inverse. Quelle que soit la personne, notre système ne répond plus aux attentes. L'impopularité n'épargne aucun président. À l'ère des réseaux sociaux, même le général de Gaulle n'aurait pas mieux résisté. Nous avons le président le plus jeune, le plus connecté, et malgré tout, son exercice du pouvoir passe déjà pour anachronique. Si son mandat réussit, il fera taire les critiques. S'il échoue, ce sera la preuve que ce n'est ni une question de personne ni de parti politique, mais d'institutions qui ont besoin d'être réformées. »

Ce que défend Jean-Luc Mélenchon depuis longtemps

« Sans adhérer à ses thèses, je suis favorable à une VIe République. J'estime qu'entre Mélenchon et Macron, on doit trouver la place pour une autre pensée. En Marche comme les Insoumis, reposent sur la personnalité de leurs leaders. Ils prônent un rapport horizontal avec leurs militants alors que leurs structures se révèlent encore plus verticales que celles des partis traditionnels balayés aux dernières élections. Ce mimétisme des parlementaires Insoumis autour de Jean-Luc Mélenchon me dérange. À quand le débat interne ? »

Ces derniers mois, il a beaucoup été question de bienveillance, d'optimisme. En avons-nous fini avec le déclinisme ?

« Ces dix dernières années, on nous a martelé que nous entrions dans une décadence absolue, que notre civilisation allait mourir. Avec ses Marcheurs, Emmanuel Macron a eu le mérite de porter un discours positif. Cette volonté d'interrompre une pensée morbide offrait une lecture très juste de la société. Pour la première fois depuis longtemps, on assiste à une rupture avec les apocalypses annoncées par des penseurs réacs, forts d'une position hégémonique dans le paysage médiatique. Grâce à « En Marche », on a entendu des discours sortis du bouc émissaire et de la complainte. Actons le déclin du déclinisme car ce ton malsain était porteur de violence. »

À quelles attentes de la société faut-il répondre ?

« C'est la première fois qu'une vision aussi libérale arrive au pouvoir en France. Du point de vue philosophique, Emmanuel Macron développe une analyse cohérente du monde. Il regarde la politique sous l'angle de l'individu. Même dans son discours du Louvre au soir de sa victoire, il s'adressait à des singularités, non à un collectif. Mais est-ce que le message « Si tu veux, tu peux » suffit à créer un élan ? C'est formidable de ne pas avoir un décliniste à l'Élysée, mais que réserve son progressisme ? Les démocraties pèchent-elles par trop d'entraves qui nuisent à l'accomplissement de l'individu, ou manquent-elles au contraire de sens collectif ? Ce sont deux approches du monde très différentes. À titre personnel, je pense qu'une réponse individualisée ne répond pas aux enjeux. Il faut réinvestir le champ social, inventer autre chose. Une société est faite d'équilibres, pas seulement d'accomplissements individuels. La France a aussi été le premier pays à se définir comme une nation cosmopolite. Ces dernières années, nous avons eu peur de cet héritage au lieu d'en voir les forces »

Les événements de Mai-68 vont avoir 50 ans. Fils d'André Glucksmann, quel regard portez-vous sur cet héritage ?

« Entretenir le Musée Grévin de Mai-68 ne m'intéresse pas. Aujourd'hui, nous ne partons pas du même point. Mai-68 reflétait le mouvement d'émancipation d'une société ultra-corsetée, saturée de dogmes. Il fallait détruire les statues. Notre génération n'est plus entravée par ces chaînes, mais à la place nous sommes confrontés au vide. À nous d'inventer d'autres histoires collectives dans une France qui n'a jamais été ce village monochrome défendu par les réactionnaires. Voir le pays de Victor Hugo transformé en drame petit-bourgeois, ça me stresse ! »

"Notre France. Dire et aimer ce que nous sommes". Raphaël Glucksmann. Allary Editions

Propos recueillis par Frédérique BREHAUT; Photo Hervé Petitbon.