Sabrina Debusquat: "Ce qu'on nous cache sur la pilule"

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Journaliste indépendante, Sabrina Debusquat décortique le mythe de la pilule dans son essai "J'arrête la pilule". C'est décapant.

La création de la pilule n'était pas si vertueuse. L'histoire commence sur un malentendu ?

Sabrina Debusquat : « Margaret Sanger, infirmière américaine grâce à qui nous avons la pilule était certes féministe, mais aussi eugéniste comme nombre de décideurs américains du début des années cinquante. Voulant se prémunir de fractures sociales graves (tensions raciales, guerre froide) ils voient en la pilule l'occasion « d'épurer la race » en limitant les naissances des classes populaires ou de certaines minorités ethniques. Ces milliardaires américains destinaient la pilule à des femmes qu'ils jugeaient « arriérées ». A aucun moment il n'était question du bien-être des femmes. » 

Dès les premiers tests, les femmes dénoncent des effets secondaires. Pourquoi ne sont-elles pas écoutées?

« Lors des premiers essais les scientifiques jugent « névrotiques » les effets ressentis par les femmes. Cinq décès suspects sur 850 femmes testées ne sont pas pris en compte et l'entreprise qui commercialise la première pilule est suspectée d'avoir truqué les résultats. En creusant, on découvre des convergences entre les financeurs de la pilule et l'autorité de tutelle. Les essais de la pilule réalisés à Porto Rico restent d'ailleurs parmi les plus controversés de l'histoire scientifique. »

Pourquoi ne cherche-t-on pas à développer une contraception masculine ?

«  En 1954 l'inventeur de la pilule a développé une pilule pour homme. comme castration chimique pour homosexuels. L'un des patients a vu ses testicules ratatinés et les essais se sont arrêtés. Lors des essais sur la pilule féminine cinq patientes sont décédées. Ce décalage de précautions prises envers les femmes et les hommes laisse songeur. Aujourd'hui des contraceptions masculines sont en développement mais avec une lenteur désespérante, notamment parce que l'industrie traîne des pieds. »

De quel constat êtes-vous partie pour cette enquête ?

« Depuis les années deux-mille une nouvelle génération de femmes semble ne plus accepter que contraception rime avec effets secondaires. En France, entre 2010 et 2013, le recours à la pilule a chuté de 50 % à 41 %. Mais la pilule est un tel symbole féministe que ces femmes ne sont pas entendues. On considère que quiconque remet en question cette contraception est forcément rétrograde, ce qui est un préjugé. »

Que reprochent les femmes à la pilule ?

« Il y  un écart assez important entre les effets secondaires et ce que disent notices ou médecins qui les minimisent. Un sondage réalisé auprès de 3 600 femmes dans le cadre de mon enquête met en lumière ce phénomène : 70 % des sondées dénoncent des effets secondaires dont le premier une baisse du désir sexuel (46 % d'entre elles). C'est une chose dont on n'entend jamais parler. Côté risques graves, les pilules oestroprogestatives (85 % des usages) sont classées produits cancérigènes avérés pour les seins, le foie, le col de l'utérus et les voies biliaires. Autres risques : les AVC, embolies pulmonaires et cérébrales. Un énorme faisceau de preuves indique que les hormones auraient peut-être plus d'effets délétères qu'on ne le pense. A l'heure où on interdit le bisphénol A dans les contenants alimentaires, nous mettons dans le corps des femmes des hormones mille fois plus puissantes. Ce sont ces incohérences que les femmes pointent du doigt, dont elles ne sont plus dupes. »

Quelles sont les alternatives ?

« Quand tant de femmes arrêtent la pilule, il faut les accompagner dans leur contraception. Les alternatives sont peu nombreuses. Il y a la contraception médicalisée avec les DIU (dispositifs intra-utérins) mais qui provoquent aussi des effets secondaires, les préservatifs ou la méthode symptothermique, peu connue, mais efficace. L'essentiel est que les femmes aient le choix et que l'on sorte du dogme de la pilule. Cela implique aussi une meilleure formation des médecins afin qu'ils puissent donner les conseils les plus éclairés. D'une façon générale, en 2017, il est temps de prendre en compte la parole des femmes, qu'il s'agisse de contraception ou de violences gynécologiques. En la matière, la France est vraiment en retard. »

"J'arrête la pilule" de Sabrina Debusquat. (Les Liens qui Libèrent)

Propos recueillis par Frédérique BREHAUT. Photo Denis LAMBERT.